«Jeune homme, réjouis-toi dans ta jeunesse, livre ton cœur à la joie, marche dans les voies de ton cœur et selon les visions de tes yeux, avant que tu ne t'en ailles vers ta demeure éternelle et que les pleureurs parcourent la rue; avant que la corde d'argent se rompe, que la lampe d'or se brise, que la cruche casse sur la fontaine, et que la roue casse au puits, avant que la poussière retourne à la terre, d'où elle a été tirée.[12]»
[ [12] Id., XII, 1-8-9.
Avec un nouveau frisson elle se redit plus lentement:
«… Avant que la poussière retourne à la terre, d'où elle a été tirée…»
Et comme elle se prenait la tête dans les mains, afin de réprimer sa pensée, elle sentit tout à coup, sans l'avoir prévue, la forme mortuaire de son crâne à travers la peau vivante: les tempes vides, les orbites énormes, le nez camard sous le cartilage et les maxillaires en saillie.
Horreur! C'était donc cela qu'elle allait devenir! Avec une lucidité effrayante elle eut la vision de son cadavre, et elle fit traîner ses mains sur son corps pour aller jusqu'au fond de cette idée si simple, qui jusqu'ici ne lui était pas venue,—qu'elle portait son squelette en elle, que ce n'était pas un résultat de la mort, une métamorphose, un aboutissement, mais une chose que l'on promène, un spectre inséparable de la forme humaine,—et que la charpente de la vie est déjà le symbole du tombeau.
Un furieux désir de vivre, de tout revoir, de tout recommencer, de tout refaire, la souleva subitement. C'était une révolte en face de la mort; l'impossibilité d'admettre qu'elle ne verrait pas le soir de ce matin qui naissait; l'impossibilité de comprendre comment cette beauté, ce corps, cette pensée active, cette vie luxuriante de sa chair allaient, en pleine ardeur, cesser d'être, et pourrir.
La porte s'ouvrit tranquillement.
Démétrios entra.