Il en venait de plus loin encore: des petits êtres menus et lents, dont personne ne savait la langue et qui ressemblaient à des singes jaunes. Leurs yeux s'allongeaient vers les tempes; leurs cheveux noirs et droits se coiffaient bizarrement. Ces filles restaient toute leur vie timides comme des animaux perdus. Elles connaissaient les mouvements de l'amour, mais refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions passagères, on les voyait jouer entre elles assises sur leurs petits pieds et s'amuser puérilement.
Dans une prairie solitaire, les filles blondes et roses des peuples du nord vivaient en troupeau, couchées sur les herbes. C'étaient des Sarmates à triple tresse, aux jambes robustes, aux épaules carrées, qui se faisaient des couronnes avec des branches d'arbre et luttaient corps à corps pour se divertir; des Scythes camuses, mamelues, velues qui ne s'accouplaient qu'en posture de bêtes; des Teutonnes gigantesques qui terrifiaient les Égyptiens par leurs cheveux pâles comme ceux des vieillards et leurs chairs plus molles que celles des enfants; des Gauloises rousses comme des vaches et qui riaient sans raison; de jeunes Celtes aux yeux verts de mer et qui ne sortaient jamais nues.
Ailleurs, les Ibères aux seins bruns se réunissaient pendant le jour. Elles avaient des chevelures pesantes qu'elles coiffaient avec recherche, et des ventres nerveux qu'elles n'épilaient point. Leur peau ferme et leur croupe forte étaient goûtées des Alexandrins. On les prenait comme danseuses aussi souvent que comme maîtresses.
Sous l'ombre large des palmiers habitaient les filles d'Afrique: les Numides voilées de blanc, les Carthaginoises vêtues de gazes noires, les Négresses enveloppées de costumes multicolores.
Elles étaient quatorze cents.
Quand une femme était entrée là, elle n'en sortait plus jamais, qu'au premier jour de sa vieillesse. Elle donnait au temple la moitié de son gain, et le reste devait lui suffire pour ses repas et pour ses parfums.
Elles n'étaient pas des esclaves, et chacune possédait vraiment une des maisons de la terrasse; mais toutes n'étaient pas également aimées, et les plus heureuses, souvent, trouvaient à acheter des maisons voisines que leurs habitantes vendaient pour ne pas maigrir de faim. Celles-ci transportaient alors leur statuette obscène dans le parc et cherchaient un autel fait d'une pierre plate, dans un coin qu'elles ne quittaient plus. Les marchands pauvres savaient cela et s'adressaient plus volontiers à celles qui couchaient ainsi sur la mousse près de leurs sanctuaires en plein vent; mais parfois ceux-là mêmes ne se présentaient pas, et alors les pauvres filles unissaient leur misère deux à deux par des amitiés passionnées qui devenaient des amours presque conjugales, ménages où l'on partageait tout, jusqu'à la dernière loque de laine, et où d'alternatives complaisances consolaient des longues chastetés.
Celles qui n'avaient pas d'amies s'offraient comme esclaves volontaires chez leurs camarades plus recherchées. Il était interdit que celles-ci eussent à leur service plus de douze de ces pauvres filles; mais on citait vingt-deux courtisanes qui atteignaient le maximum et s'étaient choisi parmi toutes les races une domesticité bariolée.
Au hasard des amants si elles concevaient un fils, on l'élevait dans l'enceinte du temple à la contemplation de la forme parfaite et au service de sa divinité.—si elles accouchaient d'une fille, l'enfant naissait pour la déesse. Le premier jour de sa vie, on célébrait son mariage avec le fils de Dionysos, et l'Hiérophante la déflorait lui-même avec un petit couteau d'or, car la virginité déplaît à l'Aphrodite. Plus tard, elle entrait au Didascalion, grand monument-école situé derrière le temple, et où les petites filles apprenaient en sept classes la théorie et la méthode de tous les arts érotiques: le regard, l'étreinte, les mouvements du corps, les complications de la caresse, les procédés secrets de la morsure, du glottisme et du baiser. L'élève choisissait librement le jour de sa première expérience, parce que le désir est un ordre de la déesse, qu'il ne faut pas contrarier; on lui donnait ce jour-là l'une des maisons de la Terrasse; et quelques-unes de ces enfants, qui n'étaient même pas nubiles, comptaient parmi les plus infatigables et les plus souvent réclamées.
L'intérieur du Didascalion, les sept classes, le petit théâtre et le péristyle de la cour étaient ornés de quatre-vingt-douze fresques qui résumaient l'enseignement de l'amour. C'était l'œuvre de toute une vie d'homme: Cléocharès d'Alexandrie, fils naturel et disciple d'Apelles, les avait achevées en mourant.—Récemment, la reine Bérénice, qui s'intéressait beaucoup à la célèbre École et y envoyait ses jeunes sœurs, avait commandé à Démétrios une série de groupes de marbre afin de compléter la décoration: mais un seul, jusqu'alors, avait été posé dans la classe enfantine.