C'était une Égyptienne. Elle se nommait Touni. Elle portait une tunique légère de pourpre vive, sans agrafes ni ceinture, et sans autres broderies que deux étoiles noires pour marquer les pointes de ses seins. La mince étoffe, plissée au fer, s'arrêtait sur les boules délicates de ses genoux, et de petites chaussures de cuir bleu gantaient ses pieds menus et ronds. Sa peau était très bistrée, ses lèvres étaient très épaisses, ses épaules étaient très fines, sa taille, fragile et souple, semblait fatiguée par le poids de sa gorge pleine. Elle dormait la bouche ouverte, et rêvait doucement.
Démétrios se pencha sur elle, sans bruit. Il respira quelque temps l'odeur exotique de ses cheveux; puis, tirant une des deux longues épingles d'or qui brillaient au-dessus des oreilles, il l'enfonça vivement sous la mamelle gauche.
Pourtant, cette femme lui aurait donné son peigne, et même sa chevelure aussi, par amour.
S'il ne le demanda pas, ce fut pur scrupule: Chrysis avait très nettement exigé un crime et non pas tel bijou ancien, piqué dans les cheveux d'une jeune femme. C'est pourquoi il crut de son devoir de consentir à quelque effusion de sang.
Il aurait pu considérer encore que les serments qu'on fait aux femmes pendant les accès amoureux peuvent s'oublier dans l'intervalle sans grand dommage pour la valeur morale de l'amant qui les a jurés, et que si jamais cet oubli involontaire devait se couvrir d'une excuse, c'était bien dans la circonstance où la vie d'une autre femme assurément innocente se trouvait dans la balance. Mais Démétrios ne s'arrêta pas à ce raisonnement. L'aventure qu'il poursuivait lui parut vraiment trop curieuse pour en escamoter les incidents violents. Il craignit de regretter plus tard d'avoir effacé de l'intrigue une scène courte mais nécessaire à la beauté de l'ensemble. Souvent il ne faudrait qu'une défaillance vertueuse pour réduire une tragédie aux banalités de l'existence normale. La mort de Casandra, se dit-il, n'est pas un fait indispensable au développement d'Agamemnon, mais si elle n'avait pas lieu, toute l'Orestie en serait gâtée.
C'est pourquoi, ayant coupé la chevelure de Touni, il serra dans ses vêtements le peigne d'ivoire historié et, sans réfléchir davantage, il entreprit le troisième des travaux commandés par Chrysis: la prise du collier d'Aphrodite.
Il ne fallait pas songer à entrer au temple par la grande porte. Les douze hermaphrodites qui gardaient l'entrée eussent sans doute laissé passer Démétrios, malgré l'interdiction qui arrêtait tout profane en l'absence des prêtres; mais il lui était inutile de prouver aussi naïvement sa future culpabilité, puisqu'une entrée secrète menait au sanctuaire.
Démétrios se rendit dans une partie du bois déserte où se trouvait la nécropole des grands prêtres de la déesse. Il compta les premiers tombeaux, fit tourner la porte du septième et la referma derrière lui.
Avec une grande difficulté, car la pierre était lourde, il souleva la dalle funéraire sous laquelle s'enfonçait un escalier de marbre, et il descendit marche à marche.
Il savait qu'on pouvait faire soixante pas en ligne droite, et qu'après il était nécessaire de suivre le mur à tâtons pour ne pas se heurter à l'escalier souterrain du temple.