—Non, cria-t-elle avec un sanglot. Non, je ne le veux pas! C’est une chose impossible! Je ne veux pas que vous souilliez votre nom par le mien. Voyez, maintenant, c’est moi qui n’accepte plus votre générosité. Mateo, nous ne serons pas mariés pour le monde, mais vous me traiterez comme votre femme et vous me jurerez de me garder toujours. Je ne vous demande pas grand-chose: seulement une petite maison à moi quelque part, près de vous. Et une dot. La dot que vous donneriez à celle qui vous épouserait. En échange, moi je n’ai rien à vous donner, mon âme. Rien que mon amour éternel avec ma virginité que je vous ai gardée contre tous.»

XII

Scène derrière une grille fermée.

Jamais elle n’avait pris ce ton, si ému et si simple, pour m’adresser la parole. Je crus avoir enfin dégagé son âme véritable du masque ironique et orgueilleux qui me l’avait celée trop longtemps et une vie nouvelle s’ouvrit à ma convalescence morale.

(Connaissez-vous, au musée de Madrid, une singulière toile de Goya, la première à gauche en entrant dans la salle du dernier étage? Quatre femmes en jupe espagnole, sur une pelouse de jardin, tendent un châle par les quatre bouts, et y font sauter en riant un pantin grand comme un homme...)

Bref, nous revînmes à Séville.

Elle avait repris sa voix railleuse et son sourire particulier; mais je ne me sentais plus inquiet. Un proverbe espagnol nous dit: «La femme, comme la chatte, est à qui la soigne.» Je la soignais si bien, et j’étais si heureux qu’elle se laissât faire!

J’étais arrivé à me convaincre que son chemin vers moi n’avait jamais dévié; qu’elle m’avait réellement abordé la première et séduit peu à peu; que ses deux fuites étaient justifiées, non par les misérables calculs dont j’avais eu le soupçon, mais par ma faute, ma seule faute et l’oubli de mes engagements. Je l’excusais même de sa danse indécente, en songeant qu’elle avait alors désespéré de vivre jamais son rêve avec moi, et qu’une fille vierge, à Cadiz, ne peut guère gagner son pain sans prendre au moins les apparences d’une créature de plaisir.

Enfin, que vous dire? je l’aimais.

Le jour même de notre retour, je choisis pour elle un palacio[11] dans la calle Lucena, devant la paroisse San Isidorio. C’est un quartier silencieux, presque désert en été, mais frais et plein d’ombre. Je la voyais heureuse dans cette rue mauve et jaune, non loin de la calle del Candilejo, où votre Carmen reçut don José.