—Oui certes, dit Pausole. Oui certes; cependant, rappelez moi son but. Je ne l'ai pas présent à l'esprit.
—Son but, son ambition unique est de mériter sa haute devise, laquelle s'exprime en trois mots: «Exemple.—Franchise.—Solidarité.»
—Ce sont de beaux mots, dit Pausole. Mais comment les entendez-vous?
—Votre Majesté n'ignore point qu'à Tryphême le parti de l'opposition affecte de s'en tenir aux anciens principes spécialement en ce qui touche la vie intime et le costume. Dans cette société, toutes les femmes, même les plus jolies, s'habillent jusqu'au menton pour sortir dans la rue et ne consentent à justifier une admiration masculine que dans le secret d'une chambre close et devant l'amant de leur choix. C'est là le fait d'une âme égoïste, avaricieuse et dépravée.
—D'accord, dit Pausole.
—Les hommes de cette même société luttent avec acharnement contre la propagation de notre influence et pour ce qu'ils appellent la décence des rues; mais comme l'instinct de la chair ne se tait pas plus en eux qu'en leurs adversaires ils s'en vont cacher leur vie dans des demeures infâmes où l'amour se flétrit, se métamorphose et devient une forme de l'ordure.
—Ils ont tort, dit Pausole. Mais qu'est-ce que cela vous fait?
—Sire, nous estimons qu'en agissant de la sorte, ils ne sont pas seulement hypocrites et faux; mais, si je puis dire, accapareurs. En notre siècle on n'admet plus qu'un amateur puisse acquérir une galerie de tableaux et en garder la jouissance pour lui seul; tout homme qui possède trois Rembrandt doit faire entrer la rue chez lui ou subir des attaques dont le bien fondé ne fait de doute pour personne. Eh bien, le même raisonnement d'où cette coutume a pris naissance devrait engendrer chez les hommes de sens droit une conscience supérieure et bienfaisante qui les retienne d'enfermer derrière les murs de leurs maisons tout ce que l'oisiveté ancestrale ajoute à la beauté de la femme et tout ce dont l'art, le luxe, l'espace, ornent l'amour entre ses bras.
—C'est assez mon sentiment.
—Cette société, qui se nomme elle-même la bonne et qui parvient à se faire passer pour telle dans beaucoup d'autres milieux, donne là un néfaste exemple dont je voudrais que Votre Majesté pénétrât le libertinage. Mettre une robe sur le corps d'une jeune fille, c'est proprement éveiller, chez les jeunes gens qui l'approchent, des curiosités malsaines qu'on leur défend par ailleurs de satisfaire: c'est de l'excitation au vice. Je reconnais que ce genre de perversité devient, à Tryphême, de plus en plus rare. Dans presque toutes les familles, les femmes commandent leur première robe au début de leur première grossesse. Mais il est, je le répète, de certaines maisons où l'on habille même les petites filles, ce qui est vraiment le comble de la malice. L'exemple donné porte ses fruits; souvent il est discuté; parfois il est suivi; une hésitation déplorable laisse flotter les mœurs nationales entre deux extrémités; on ne sait plus ce que la mode exige, et moi-même, l'avouerai-je ici? je n'ose pas toujours présenter mes enfants dans la tenue rigoureusement pure que j'ai mission de préconiser. Le but de notre société est de mettre un terme à cette incertitude en unifiant les mœurs en même temps que les consciences.