Bien avant l'heure, elle se leva, chaussa des mules, ouvrit les rideaux et regarda la lune entrer jusqu'au fond de la longue chambre.

La nuit brillait, tiède et légère. Par la fenêtre ouverte Aline distinguait dans le lointain, au delà des pelouses brumeuses et des bois immobiles, la terrasse blanche des communs où Mirabelle lisait sa lettre.

—Que va-t-elle penser de moi? se dit la petite en rêverie. Viendra-t-elle? Peut-être que non... Peut-être qu'elle est fatiguée... Peut-être qu'elle a peur la nuit...

Pour occuper son attente, elle dessina sur son buvard une quantité de petites figures sensiblement géométriques, des ronds, des barres et des losanges, des grecques qui s'achevaient en spirales. Elle les ombrait avec une conscience et une distraction parfaites. Et puis elle commença, toujours au clair de lune, le portrait d'un bel inconnu qui avait trois cheveux, quarante cils et l'œil beaucoup plus grand que la bouche.

Mais l'art ne suffisait pas à calmer son impatience.

Elle retourna devant sa psyché, laissa choir sa longue chemise blanche et reprit son examen au point où elle l'avait laissé avant de rouvrir à la dame d'honneur la porte de son cabinet. Toute jeune et ignorante qu'elle fût, elle avait lu des contes de fées et comme il n'est question que d'amour dans les récits du bon Perrault, elle avait compris très vite à quel moment du rendez-vous l'amour devient ce qu'il doit être. Elle savait que la Belle au bois dormant reçut le Prince dans son lit, qu'on «leur tira le rideau» et qu'«ils dormirent peu», sans que l'auteur les plaigne. Aussi, Line ayant l'instinct des caresses en même temps que le désir d'en être l'heureux objet, elle ne doutait pas un instant que les faveurs de son amant ne dussent aborder peu à peu à toutes les parties de son corps où il serait doux de les attendre, et délicieux de les retenir.

C'est pourquoi elle voulut être digne des égards qu'elle espérait bien, sans les connaître exactement. Elle se poudra la peau. Elle se contempla. Sur son étagère à parfums elle choisit de la verveine, du cédrat et du foin coupé, parce que les essences végétales convenaient particulièrement à un rendez-vous sous les arbres, et elle en mouilla peut-être à l'excès le petit corps nu qu'elle aimait tant.

Deux bas à cordons furent vite mis, ainsi qu'une chemise de jour; le corset, plus vite encore flanqué au fond d'une armoire à linge. Là-dessus elle revêtit une robe Empire très légère, en serra la ceinture haute avec une épingle double qui se dissimulait sous un petit nœud, et constata que ce stratagème isolait en les soulignant les deux fruits chaque jour plus précieux de sa poitrine adolescente.

Enfin les trois quarts sonnèrent avant l'heure tant espérée.

La blanche Aline mit un chapeau qui, lui aussi, était Empire, elle enfila de longs gants sombres qui laissaient nu le haut de ses bras.