96 — LE SOUVENIR DÉCHIRANT

Je me souviens... (à quelle heure du jour ne l'ai-je pas devant mes yeux?) je me souviens de la façon dont Elle soulevait ses cheveux avec ses faibles doigts si pâles.

Je me souviens d'une nuit qu'elle passa, la joue sur mon sein, si doucement, que le bonheur me tint éveillée, et le lendemain elle avait au visage la marque de la papille ronde.

Je la vois tenant sa tasse de lait et me regardant de côté, avec un sourire. Je la vois, poudrée et coiffée, ouvrant ses grands yeux devant son miroir, et retouchant du doigt le rouge de ses lèvres.

Et surtout, si mon désespoir est une perpétuelle torture, c'est que je sais, instant par instant, comment elle défaille dans les bras de l'autre, et ce qu'elle lui demande et ce qu'elle lui donne.

97 — À LA POUPÉE DE CIRE

Poupée de cire, jouet chéri qu'elle appelait son enfant, elle t'a laissée toi aussi et elle t'oublie comme moi, qui fus avec elle ton père ou ta mère, je ne sais.

La pression de ses lèvres avaient déteint tes petites joues; et à ta main gauche voici ce doigt cassé qui la fit tant pleurer. Cette petite cyclas que tu portes, c'est elle qui te l'a brodée.

À l'entendre, tu savais déjà lire. Pourtant tu n'étais pas sevrée, et le soir, penchée sur toi, elle ouvrait sa tunique et te donnait le sein, « afin que tu ne pleures pas », disait-elle.

Poupée, si je voulais la revoir, je te donnerais à l'Aphroditê, comme le plus cher de mes cadeaux. Mais je veux penser qu'elle est tout à fait morte.