—Chère amie, lui dis-je timidement quand je l'eus suivie dans ma chambre; chère amie, ne m'accuse pas, je te reconnais à merveille, mais je ne sais par quelle infortune je ne puis à l'instant me rappeler ton nom. Ne serait-ce pas Lucienne? ou Tototte?

Elle eut un sourire d'indulgence et, sans répondre, elle défit son manteau. Sa robe était de soie vert-d'eau, ornée de gigantesques iris tissés avec la robe elle-même et dont les tiges montaient en fusées le long du corps jusqu'à un décolletage carré qui montrait nu le bout des seins. Elle portait à chaque bras un petit serpent d'or aux yeux d'émeraude. Un collier de grosses perles à deux rangs brillaient sur sa peau foncée, en marquant la naissance du cou qui était mobile et arrondi.

—Si tu me reconnais, dit-elle, c'est que tu m'as vue en rêve. Je suis Callistô, fille de Lamia. Pendant dix-huit cents ans, mon tombeau est resté en paix dans les bois fleuris de Daphné, près des collines où fut la voluptueuse Antioche. Mais maintenant, les tombeaux voyagent. On m'a emmenée à Paris et mon ombre suivait la pierre qui contenait mes cendres fines. Longtemps encore, j'ai dormi enfermée dans les caves glaciales du Louvre. J'y serais toujours si un grand païen, un saint homme, M. Louis Ménard, le seul qui se souvienne aujourd'hui des rites et des gestes divins, n'avait prononcé devant ma tombe les paroles traditionnelles qui savent rendre aux pauvres mortes une vie éphémère et nocturne. Pendant sept heures, chaque nuit, je me promène dans ta sale ville...

—Oh! pauvre fille! interrompis-je. Comme tu dois trouver le monde changé!

—Oui et non. Je trouve les maisons noires; les costumes laids et le ciel lugubre (quelle singulière idée vous avez eue de venir habiter sous un pareil climat!) Je trouve que la vie est plus sotte et que les gens ont l'air moins heureux; mais si j'ai une stupéfaction, c'est bien de revoir à chaque pas toutes les choses que j'ai connues. Comment! en dix-huit cents ans vous n'avez fait que cela! Rien de plus nouveau? Rien de mieux, vraiment? Ce que j'ai vu dans vos rues, dans vos champs, dans vos maisons, c'est tout, c'est bien tout?... Quelle misère, mon ami!

L'étonnement qu'elle me vit prendre pouvait tenir lieu de réplique. Elle sourit et s'expliqua:

—Tu vois comment je suis habillée? me dit-elle. J'ai la robe qu'on a mise avec moi au tombeau. Regarde-la. De mon temps, on s'habillait avec de la laine, du fil et de la soie. En revenant sur terre, je croyais trouver tous ces vieux tissus disparus même des mémoires. Je m'imaginais (pardonne-moi) qu'après de si longues années les hommes auraient découvert des étoffes merveilleuses comme le soleil ou la lune, et plus voluptueuses au toucher que la peau d'une vierge ou d'un fruit. Mais non, de quoi vous habillez-vous? de laine, de fil et de soie... Oh! je sais, vous avez trouvé les cotonnades, et vous en enveloppez les nègres, qui vous semblent inconvenants dans l'état où ils se promènent. C'est peut-être extrêmement moral... Tu aimes beaucoup le coton? Tu es fier de sa découverte? Moi, je ne peux pas même sentir sous mes doigts cette chose qui colle et qui se défait. Enfin, avez-vous une étoffe mieux drapée que la laine? non; plus fine que le fil de lin? plus lumineuse que la soie... Mais réponds toi-même.

Elle poursuivit:

—De mon temps, on se chaussait avec du cuir... On connaissait les mules, les souliers de couleur, les pantoufles fourrées, les bottines montantes... Tiens, tes souliers de cycliste, découverts avec une bride un peu plus haut, c'est une forme phrygienne. Regarde maintenant les miens: ils sont en maroquin olive et dorés aux petits fers comme une reliure. Admire-les. Tu n'en trouveras pas d'aussi beaux chez le fournisseur de tes amies.

Elle poursuivit encore: