—Ah! tu as peur! Eh bien, parle à ton tour; voyons! Pendant les dix-neuf cents ans de mon sommeil dans le tombeau, quelle joie inconnue avez-vous conquise? Je te demandais tout à l'heure une perle nouvelle. Je te demande maintenant un amour que je n'aie pas expérimenté. Sans doute, depuis si longtemps, on a dû révéler des jouissances toutes neuves. J'attends que tu m'invites à les partager.


Elle se maintenait avec sécurité dans ses positions d'ironie et je devinai bien que pendant ses longues courses nocturnes à travers la ville, elle avait essayé en vain de compléter son éducation; aussi ne tentai-je rien dans cette impossible voie.

—Prends patience, lui dis-je simplement. Vois-tu, nous avons commencé par tout oublier. Et puis, nous réinventons. C'est ce qu'on appelle l'histoire de la civilisation moderne. Il est arrivé au monde, peu d'années après ton trépas, des calamités sans exemple et qui auraient pu être irréparables. Ce fut d'abord la naissance et la singulière fortune d'une religion qui, à son origine, était moralement admirable; mais qui, dénaturée par des israélites trop grossiers ou trop adroits, a stérilisé l'effort de ta race et semé du sel sur les ruines d'Athènes. Ensuite, ce furent des invasions de barbares; quand le déluge de Judée eut pourri le bois du vaisseau, les rats y pénétrèrent et le mirent en pièces. Cela dura jusqu'au jour nouveau où l'on vit monter de l'Orient, comme une aurore, les livres sauvés du désastre et revenus de Constantinople. Nous mîmes cent ans à les lire. Depuis qu'ils sont étudiés, trois siècles à peine ont vécu. Mais le temps est à nous, peut-être. Laisse-nous le temps, Callistô.

Elle eut un sourire de dérision.

—Trouveras-tu, répondit-elle, dans les parchemins de tes musées la tradition de Rhodopis? Vos archéologues, qui possèdent si bien la politique de Périclès et la stratégie d'Alexandre, ont-ils reconstitué la science d'Aspasie et de Thaïs? Savent-ils si la tombe où repose la poussière fine de Phryné n'a pas enfermé pour toujours le secret d'une volupté perdue?

» Cette tradition, je l'ai encore. Veux-tu la connaître? Je te l'abandonne...

III

Quelles que soient les curiosités des jeunes filles qui liront ce fragment de mémoires, je ne pousserai pas plus avant la description de ce qui suivit; d'abord parce que j'ai déjà écrit, sur les documents de Callistô, tout un livre qui est Aphrodite; et ensuite, parce qu'une certaine réserve me retiendrait peut-être encore, à présenter, sous une forme personnelle, le détail d'une nuit excessive.