L'abbé de Couézy s'accouda au fauteuil avec un sourire très fin, à peine dessiné sous les yeux, et qui semblait s'adresser à lui-même... Puis il chuchota:
—Oui, mais elles se vantent.
En relevant les paupières l'abbé constata qu'on ne l'avait pas compris. Nous faisions la mine de gens qui attendent une réponse grave et qui reçoivent une pirouette. Il s'expliqua, un peu blessé.
—Si je parlais ici, devant des confesseurs, je n'aurais rien de plus à dire. On aurait assez entendu ma pensée; mais il est naturel que vous ne pressentiez pas toute l'intuition qu'il nous faut exercer pour discerner le vrai du faux, entre les réticences sur les faits que l'on nous cache, et les exagérations sur les fautes que l'on nous expose.
—Exagérations?
—Très fréquentes... Comprenez bien d'abord ceci: le confessionnal n'est un lieu mystérieux et redoutable que pour les paroissiens qui s'en tiennent éloignés. Les fidèles qui, tous les samedis, viennent s'agenouiller sur son petit banc finissent par y acquérir une familiarité dont vous ne vous doutez point. Nous les rassurons, cela est indispensable; sans nos encouragements nous ne saurions jamais rien; mais, il arrive assez souvent que notre affabilité dépasse le but; et vous allez savoir comment.
L'abbé de Couézy baissa la voix:
—A onze ans, les jeunes filles viennent à nous. Elles confessent d'abord leurs petits péchés: colère, gourmandise ou paresse; puis, tout à coup, vers treize ou quatorze ans, elles parviennent à l'âge d'un péché nouveau dont l'aveu leur cause une honte extrême. Quelques-unes ne peuvent jamais se résoudre à nous en parler. Alors, comme d'une part il n'y a pas d'exemple qu'aucune d'elles s'en soit corrigée avant son mariage; comme, d'autre part, elles comprennent vite qu'une absolution imméritée les met dans un état d'impénitence plus grave que l'impénitence simple, elles luttent pendant un an ou deux, et désertent le confessionnal: celles-là sont perdues pour l'Église... Tout à l'opposé, nous voyons des jeunes filles s'enhardir avec une aisance qui nous confond. Au début ce n'est pas impudeur de leur part, loin de là; c'est piété, humilité, soumission, mortification. Mais quoi? tout cela se métamorphose. Insensiblement l'aveu, lui aussi, devient une habitude agréable... S'il arrive que le péché ait des complices, s'il peut donner matière à la narration d'une aventure; si une amie, un cousin, un danseur y est mêlé, alors ce sont des récits qui n'en finissent point, et plus nous répétons: «Ma chère enfant, pas de détails!» plus on nous répond: «Mon père, il faut bien que je vous explique, sans cela vous ne comprendriez pas.»