—Au fait, je puis parler, dit-il. A l'instant je me retranchais derrière des secrets inviolables. Mais j'ai reçu naguère une confession de femme que je puis révéler sans péché, vous en conviendrez tout à l'heure.
Il releva la tête sur le haut du dossier avec un sourire circulaire et imperceptiblement vaniteux, qui semblait prendre conscience des curiosités éveillées. Enfin, il commença le récit:
—A une époque que je ne précise pas, j'étais prêtre dans une paroisse de Paris que je ne dirai pas davantage: il vous suffira de savoir que mon église s'élevait très loin de Saint-Thomas et que mes ouailles étaient des pauvres. Comme j'attendais, un jour, devant le confessionnal, l'heure où mes pénitentes devaient se présenter, je vis approcher une personne fort élégante, mais d'une élégance sobre et qui n'était assurément pas ma paroissienne: certains chapeaux ne se portent guère qu'entre les Invalides et le Palais-Bourbon. Elle avait le visage et la taille d'une jeune fille de vingt-huit ans; il est d'ailleurs inutile que je vous la décrive. Sur mon invitation elle s'agenouilla, et voici ce que j'appris d'elle après un préambule où elle m'avertissait que sa confession serait grave.
» Depuis douze ans elle se tenait éloignée de la communion. A dix-sept ans, voyageant seule avec son père dans l'intérieur de l'Italie, elle arrive un soir à Pise dans un hôtel comble où tous deux sont contraints d'accepter une simple chambre à deux lits: circonstance funeste qui les égare. Désormais, dans la suite du voyage, ils ne s'inscrivent plus sur les registres comme «Monsieur et Mademoiselle», mais comme «Monsieur et Madame», afin de conserver partout leur liberté d'appartement. Jusqu'à cet endroit du récit, rien d'extraordinaire, n'est-ce pas?
Il y eut des exclamations.
—Au retour, continua l'abbé de Couézy imperturbable, la situation se maintient, plus dissimulée sans doute (car la jeune fille a encore sa mère), mais jamais interrompue. Sous prétexte de longues promenades côte à côte, les coupables vont cacher leurs erreurs dans un appartement loué. Je passe, bien entendu, sur le détail de ces fautes, encore que la pénitente ne m'ait fait grâce d'aucune explication. Mais, tout à coup, le père meurt... Pendant les deux années qui suivent, la santé morale de la jeune fille s'altère gravement. Ses sens, éveillés à l'extrême, se contiennent mal sous la surveillance maternelle. Plusieurs mariages projetés échouent. Des troubles nerveux interviennent, accompagnés et suivis de souffrances. Une nuit, incapable de résister davantage à la tentation du péché, elle se lève, pénètre dans la chambre de son jeune frère qui a quatorze ans, et, sans ruse, sans prétexte, muette et folle, le prend dans son lit. Elle m'a conté cette terrible scène dont elle avait encore la violence dans la voix, disant tout, luttes, refus, prières, et la résistance chrétienne de l'enfant, lequel ne peut toutefois commander à son corps et finit par être surmonté. Pendant quinze jours elle le garde à elle, moins hostile mais de plus en plus tourmenté par le remords, et enfin la première confession du petit le lui arrache pour jamais. Plus elle le prie, plus il s'obstine, s'enferme à clef, menace de tout dire. Alors, messieurs, elle l'empoisonne... Instruite par un procédé qu'elle trouve dans un feuilleton populaire, elle se procure un poison lent, sans traces ni douleurs, mais qui tue peu à peu. Elle voit sa victime dépérir et s'éteindre sous ses yeux qui ne lui pardonnent point. Chaque jour elle lui laisse mentalement à choisir entre le crime et le tombeau, sans démasquer la main qui soulève la pierre et enfin la laisse retomber.
L'œil du prêtre nous parcourut avec un éclair tragique, resta quelque temps allumé d'horreur et, nous regardant toujours en face, prit un sourire de franche gaieté.
Pour nous, en écoutant cette histoire, nous avions oublié jusqu'au bout qu'il s'agissait d'une confession suspecte. Le ton du narrateur était si formellement affirmatif que nous avions perdu de vue l'occasion, l'objet du récit.