Lorsqu'elle eut tout dit, jusqu'au dernier mot, elle prit son amie par les deux mains, lui fit jurer de n'en parler à personne, expliqua longuement qu'elle ne pouvait pas saisir la justice parce que l'instruction de l'affaire la couvrirait de ridicule assurément, et peut-être de scandale; que si elle ne poursuivait pas, il valait mieux dissimuler tout à fait et n'instruire âme qui vive de ce qui s'était passé, car le monde comprendrait encore moins pourquoi elle se tenait tranquille si l'anecdote devenait publique. Bref, elle comptait absolument sur la discrétion de sa chère Yvonne... Mme de Lalette promit.

Malheureusement l'histoire était trop belle. Les femmes ne gardent bien que les petites confidences, pour mériter un jour par là de recevoir les grands aveux, et de les répandre. Le soir même, Mme de Lalette se trouva dans un salon où elle comptait douze amies, aussi discrètes qu'elle-même (et c'était beaucoup dire). Sous le sceau du secret de la tombe, elle raconta le fantastique enlèvement.


Le récit fut conduit avec beaucoup d'art. Pas un instant elle ne laissa voir que l'aventure se terminait par un dénouement de comédie. L'effet du début fut saisissant. Des dames criaient: «C'est horrible!» Toutes se voyaient emportées dans l'automobile fantôme par le chauffeur mystérieux. L'impression fut si violente qu'elle persista jusqu'à la fin: un concert d'indignation accueillit le dernier discours, celui de l'infâme couturier.

—Vraiment, dit une dame, il ne faut plus s'étonner de rien!

—Un enlèvement à l'Opéra!

—Paris devient inhabitable!

—Nous vivons chez les Apaches!

Une vieille fille ne manqua pas d'observer que l'heureuse conclusion de la scène était due à un miracle; car si la petite Armande n'avait pas fait de vœu, les choses eussent tourné tout autrement pour elle.

Une autre protesta qu'elle n'oserait plus sortir sans un cavalier, après le coucher du soleil, et qu'elle aurait toujours un stylet dans le corsage, un stylet empoisonné, avec le mot Muerte gravé sur le plat, puisque le mélodrame devenait la vie réelle.