Les premiers jours de navigation n’offrirent aucun incident fâcheux. Le ciel fut clément, la mer belle. On gagna ainsi les côtes d’Espagne. On évita le voisinage du Portugal, entièrement acquis à l’Angleterre. A la hauteur des Canaries, alors que l’on pouvait se considérer comme sauvés et se jeter hardiment dans l’ouest, on vit brusquement apparaître à l’horizon les voiles carrées d’une corvette anglaise.
Il fallut fuir et se laisser pousser vers le sud.
C’était une étrange vie que celle du bord pour ces hommes et ces femmes de conditions si différentes qui, la mort dans l’âme, s’éloignaient de la mère patrie pour chercher sous d’autres cieux le moyen de conserver une lamentable existence.
La France sortait à peine de la Révolution et le gouvernement du Directoire touchait à son terme. La famine régnait sur toute l’étendue du territoire de la République, ensanglanté par les atrocités de la Terreur et les crimes de la guerre civile. Au dehors, le drapeau de la France, illustré par d’éclatantes victoires : Valmy, Jemmapes, Fleurus, Hondschoote, Montenotte, Lodi, Castiglione, Arcole, Rivoli, par la conquête des Flandres, des Pays-Bas, de la Savoie, du nord de l’Italie, venait de subir, coup sur coup, de sombres revers. Les Austro-Russes, conduits par Souvarow, nous avaient battus à Cassano, à la Trébie, à Novi. Jourdan avait dû reculer devant l’archiduc Charles, après la défaite de Bamberg, et la flotte française de Brueys, anéantie par Nelson à Aboukir, laissait notre armée à la merci des Anglais en Égypte.
Il est vrai que, guidé par son étoile, sollicité par la fortune, le jeune vainqueur d’Arcole et de Rivoli, des Pyramides et du Mont-Thabor, venait de rentrer en France. Deux mois ne s’écouleraient pas tout à fait avant que Bonaparte, par le coup d’État de brumaire, renversât un gouvernement tombé dans le mépris et inaugurât pour la France une ère de gloire sans précédent.
Pour faire face à tous les ennemis du dehors ; la France avait accompli des prodiges de courage et d’activité. Dépourvue de vaisseaux et, surtout, de marins expérimentés, elle avait essayé, par la course, de tenir tête à l’Angleterre. Des combats malheureux sur mer n’avaient servi qu’à accroître les forces de l’implacable et séculaire rivale. On avait pu voir le Vengeur sombrer glorieusement en avant de Brest sous les boulets de l’ennemi.
Présentement, dans les mers de la Chine, un Breton se faisait un nom illustre parmi les grands corsaires de notre histoire. A vingt-cinq ans, Robert Surcouf, de Saint-Malo, avait déjà porté de rudes coups au commerce britannique, sans craindre même de se mesurer aux corvettes et aux frégates de l’ennemi. Un an plus tôt, il avait équipé à ses frais la corvette la Clarisse, armée de quatorze canons, sur laquelle il était devenu la terreur de l’Océan Indien.
C’était lui que poursuivaient sans relâche les vaisseaux anglais, contre lui que se rassemblaient les escadres de l’île Maurice, de Madras et de Bombay. Pourtant, chaque capitaine ennemi, quelle que fût sa bravoure, redoutait le terrible Malouin et ne se lançait à sa recherche qu’avec le secret espoir de ne point le rencontrer.
La Bretagne fuyait donc vers le sud, faisant un écart considérable de sa route, mais avec l’intention arrêtée de la reprendre dès qu’elle trouverait la mer libre.
Hélas ! la surveillance était bien exercée, et l’on n’était pas encore au 15 novembre que le pavillon anglais se montrait derechef sur l’horizon du nord-ouest.