« Je n’eus pas le temps de réfléchir, et, d’ailleurs, je ne l’aurais pas pu, tant ma tête tournait dans tous les sens. Presque aussitôt le canot nous accosta. Deux matelots sautèrent sur notre bord, et l’un d’eux m’interrogea.
« Mais faut croire que j’étais paralysé de la langue, car je ne pus articuler un seul mot. Je fis entendre une espèce de grognement sourd, et l’homme qui m’avait questionné dit à l’autre en français :
« — Le pauvre gars me paraît bien malade. Il est idiot, pour le sûr et le certain.
« — Dame ! répondit le camarade, c’est peut-être le soleil qui lui donné sur la coloquinte ? Ça s’est vu, ces choses-là, pas plus loin que chez nous.
« Alors, il vint à moi, en me faisant des signes, et, comme le canot était bord à bord avec la chaloupe, il m’aida à y monter en me tendant la main.
« Deux autres des matelots vinrent les rejoindre sur la chaloupe, et, l’un après l’autre, on vous tira tous, toi le premier, pitchoun et on vous embarqua dans le canot du grand navire. Quand ce fut le tour de M. de Clavaillan, l’un des hommes, le plus vieux, après l’avoir regardé, jeta un cri :
« Sainte Mère ! mais c’est le lieutenant que nous avons ramassé là ! »
« Lorsque tout le monde fut dans le canot, celui-ci vira de bord, traînant la chaloupe à la remorque, et revint vers le vaisseau qui continuait à revenir vers nous.
« Pendant ce temps, le barreur du canot avait débouché une gourde et me l’avait tendue en me disant avec un gros bon rire :
« Tiens, matelot, croche là dedans et rince-toi le goulot. Ça te fera du bien. »