Le crépuscule se fait court à mesure que nous descendons dans le sud. La nuit nous surprend tout à coup, une trentaine de kilomètres avant Castellon; comme nous ne savons pas quel hôtel nous attend là-bas et qu'il fait une nuit admirable, nous décidons de camper en plein air comme une troupe de bohémiens. Le garde-manger de la voiture nous fournit le menu d'un excellent repas: thon à l'huile, sardines aux tomates, truites de Norvège, perdreau truffé; un excellent vin que nous avons acheté à Tortosa, l'eau glacée des alcarazas et, s'il vous plaît, du champagne forment la partie liquide d'un repas que n'eût pas désavoué Lucullus, mon excellent collègue. Malheureusement le dessert manquait et j'enrageais d'avoir commis un aussi impardonnable oubli, lorsque nous nous souvînmes que notre campement était établi au milieu des vignes: quelques minutes après de savoureux raisins complétaient notre table, d'autant plus savoureux qu'ils furent maraudés. Les coffres de la voiture fournirent encore tout un assortiment de couvertures, de plaids, de manteaux, de pèlerines, qui furent rapidement transformés en matelas, draps, oreillers et couvertures et sous le ciel étoilé nous nous endormîmes tranquillement, non loin du petit village d'Oropesa[ [4].
Jeudi, 15 août.
Un superbe lever du soleil sur la mer, toute proche, nous tire de nos lits de plume où nous avions dormi sans la plus petite interruption.
Nous partons à 7 heures du matin, après un délicieux déjeuner dont les vignes d'alentour firent encore les frais. On a bien raison de dire que dans le crime il n'y a que le premier pas qui coûte: hier nous hésitâmes avant de commettre notre premier vol... aujourd'hui cela nous parut tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci. Il ne nous manquait plus que cela pour être de vrais bohémiens: nous voilà complets à présent!
La route est bonne, le temps est exquis, nous filons joyeusement au milieu de vignobles immenses qui s'émaillent maintenant de rouge, de bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des vendangeuses qui cueillent le raisin; ma conscience bourrelée me suggère que notre vol est connu et que tous ces gens-là se dépêchent d'enlever leurs fruits pendant qu'il en reste encore.
Un crochet de la route dans les rochers et la mer maintenant vient déferler à nos pieds. Au paysage calme de la riche campagne a succédé tout à coup un petit coin de rocs et de vagues extrêmement sauvage, puis c'est à nouveau les cultures riantes qui reprennent sans interruption.
Dans une jolie baie, au bord d'une plage de sable fin, voilà Benicassim, qui s'étale coquettement comme une baigneuse nonchalamment couchée au soleil après le bain. Benicassim, quel nom bien arabe! La ville ne dément pas son nom, car ses petites maisons carrées, resplendissantes de blancheur, qui sont groupées autour de son dôme aux azulejos brillants, lui donnent un aspect absolument mauresque.
Décidément la curiosité des populations augmente dans des proportions gigantesques; l'auto est signalé du plus loin que puissent apercevoir les habitants du pays et aussitôt tous les indigènes accourent faire la haie sur notre passage.
A Castellon de la Plana notre arrivée bouleversa littéralement la ville; nous crûmes un instant qu'il y avait une émeute et nous eûmes toutes les peines du monde à nous persuader que tout ce monde, toute cette agitation, tout ce bruit étaient le résultat de notre présence. Un café ouvert malgré l'heure encore matinale, nous permit de nous arrêter dans cette ville pour nous rafraîchir un peu et surtout pour étudier toute cette curieuse population. Un cercle compact se forma aussitôt autour de la voiture, on faillit prendre d'assaut le café où nous nous étions réfugiés; non, quand j'y repense je crois toujours avoir devant les yeux un tableau de guerre civile. Et cependant toute pensée belliqueuse était bien loin de ces gens-là, car j'ai rarement vu des populations qui nous fussent aussi sympathiques que celles de toute la côte méditerranéenne de l'Espagne; ces Espagnols sont polis à l'extrême mais sans être obséquieux, ils sont fiers mais affables, c'est un peuple agréable mais combien négligent des choses de la vie: figés dans leur contemplation éternelle, arabes ils sont restés.
Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas venir me raconter que l'Espagne se dépeuple; non, la chose n'est pas possible avec une aussi prodigieuse quantité de moutards.