La principale façade de l'Escurial, dans laquelle on a voulu exagérer la simplicité, manque évidemment de charme, mais les autres faces, avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si pures, sont admirables. On est saisi d'une respectueuse crainte en regardant la façade qui domine jusqu'à Madrid, du haut de ses 1 000 mètres d'altitude.

Sur ce séjour du recueillement et de la prière, l'âme de Philippe II semble planer éternellement, âme féroce et fanatique qui n'existait que pour la gloire de l'Église, âme sombre et détachée des jouissances du monde, synthétisant admirablement le caractère des catholiques espagnols.

Après notre longue visite à l'Escurial, nous nous sommes remis en route à 10 heures du matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid à Valladolid, on suit pendant 10 kilomètres un excellent chemin qui longe la sierra et qui aboutit au petit village de Guadarrama.

Là on trouve la grande route qui est large et parfaitement bonne; en sortant du village, elle commence tout de suite à gravir les pentes escarpées de la sierra de Guadarrama. Cette montée est terriblement dure; on s'élève avec rapidité sur les flancs de la haute chaîne, au milieu de bois de chênes et de pins. Le regard s'étend sur la plaine que rien ne limite jusqu'à l'horizon. C'est un des plus beaux spectacles d'Espagne.

Au sommet de la sierra, sur un grand socle de granit, au bord de la route, se dresse fier et majestueux le Lion de Castille. Derrière nous, la Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous, longuement ondulée, la Vieille-Castille.

On redescend le versant nord de la sierra parmi des bois touffus de pins et de sapins; la pente paraît moins raide de ce côté.

Et l'on roule de nouveau dans la plaine.

Laissant à droite la route de Ségovie, nous atteignons bientôt Villacastin, petite ville aux maisons délabrées et branlantes. Une auberge sale et misérable ne nous inspire nullement confiance. Nous nous bornons à nous y pourvoir de pain et de raisins et, quelques kilomètres plus loin dans la campagne, nous déjeunons à l'ombre de quelques arbres avec les provisions du bord.

La route se poursuit ensuite toujours très bonne. Laissant à gauche la direction d'Avila, nous glissons doucement au milieu d'un pays perpétuellement ondulé.

Une bande de quinze grands vautours, réunis au bord du chemin, s'effrayent à l'apparition de l'auto et s'envolent après deux ou trois sauts maladroits pour pouvoir développer leurs interminables ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles en liberté. Dieu! qu'ils sont vilains avec leur long cou pelé, leurs ailes qui semblent des loques de mendiants et leur collerette ridicule! Ceux-ci étaient énormes; à terre leur tête se trouvait à la hauteur de celle d'un enfant de quinze ans.