1910
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[ I]

PREFACE

Mon cher ami,

J'ai gardé un si aimable souvenir de notre course à travers l'Autriche et la Hongrie que ce m'est un grand plaisir de vous écrire, en manière de préface, ces quelques pages, pour le récit que vous avez entrepris. Ce sera pour moi l'occasion d'acquitter une dette de reconnaissance; avec votre esprit précis, scientifique, minutieux, habile à observer, vous avez achevé mon éducation de voyageur. Un Français quittant son pays est en général préoccupé de rechercher tout ce qui lui rappellera la France; je me souviens de ce qu'a écrit mon vieux Montaigne là-dessus. Il y a un chapitre adorable des Essais où il raille ses compatriotes et leur façon de voyager «couverts et resserrés,... se défendant de la contagion d'un air inconnu». «J'ai honte de voir nos hommes, enivrés de cette sotte humeur de s'effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure: les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voient. Pourquoi non barbares, puisqu'elles ne sont pas françaises?» Le chef-d'œuvre de cette manière, c'est le récent et, au reste, délicieux voyage à Sparte de M. Maurice Barrès. Sur la tribune aux harangues d'Athènes, il évoque non pas Démosthène, mais Alphonse de Lamartine; l'Acropole le fait songer au général Fabvier; les Panathénées lui rappellent une fête de la Vierge en pays lorrain. C'est une obsession qui va jusqu'à l'hallucination; au cours de ses étapes à travers le Péloponèse, il ne cesse de regretter les pâturages de France, les vergers de sa province enveloppés de douceur et de paix, d'immenses labours que des bosquets parsèment et, sur tout cela, la fraîcheur de la Moselle. Et, si M. Octave Mirbeau promène sur les bords du Rhin son amère raillerie, c'est pour courir, dès qu'il le peut, aux devantures des libraires. En vain, Cologne lui offrira ses tours, ses croix, ses flèches, ses peintres dévots et ingénus; il achètera la Correspondance de Balzac et s'enfermera tout un jour dans sa chambre d'hôtel pour s'isoler dans cette lecture.

Un grand talent est l'excuse de ces paradoxes; nous avions de bonnes raisons pour être plus modestes. Nous avons voyagé ingénument pour voir et pour apprendre, en étudiants dociles et non prévenus et je me réjouis à la pensée que je vais retrouver en vous lisant, traduites avec l'honnêteté simple qui fait votre charme, nos impressions de chaque jour. Cette préface ne sera guère que la table des matières du livre que vous avez écrit.


Je cite rapidement nos premières étapes: mon brusque passage et mes premières impressions à travers la Suisse inhospitalière; notre déjeuner au Simplon et l'admirable vue sur le Monte Leone; les cascades de Gondo; les roses et les hortensias du lac Majeur; Côme qu'une nuit argentée faisait si douce; Lecco, dans le fond sauvage du lac; cette petite anse toute bleue aux environs de Colico qui semblait un coin de Méditerranée; la large entrée de la Valteline; l'hôtel de Sondrio avec son joli petit jardin et la treille criblée de soleil; les vignes de Tirano et la haute vallée de l'Adda jusqu'à ce col du Stelvio où nous sommes demeurés trois jours un peu contre notre gré, il faut bien le dire, avec la consolation cependant d'apercevoir à toute heure du jour les neiges éblouissantes de l'Ortler.