Et tandis qu’il rêvait un peu, je revis en moi-même les migrations primitives, alors que les hommes n’avaient que des armes en pierre, et sur l’immensité des espaces jetaient leurs premières colonies, emportant avec eux cette lèpre dont on retrouve partout la trace ineffaçable, jusque sur les plus vieux ossements des plus vieux tombeaux ; puis évoluant en races distinctes où apparurent des fléaux différents, — et maintenant que les grands navires mêlent toutes ces races, le mélange de tous ces fléaux, et le retour sur nous-mêmes du plus antique de tous, déjà presque oublié.
— Eh bien, continua Barnavaux, il y a dix ans déjà maintenant, j’étais jeune soldat, et on m’avait envoyé à Zanzibar pour recevoir les mulets qu’on y entreposait quelquefois avant de les envoyer à la côte malgache pour l’expédition de Tananarive. Et on s’amuse à Zanzibar : il faut bien s’amuser, c’est là qu’on s’arrête avant d’aller mourir : Mourir aux tranchées du chemin de fer que les Anglais font dans l’Ouganda, mourir aux mines du Transvaal, dans les possessions allemandes où il n’y a rien que des fièvres, des hippopotames et des officiers allemands, très nobles et très saouls, mourir à Madagascar même, où nous avons tant laissé des camarades ! Alors, pour ne penser à rien, il y a les bars où l’on boit, et les femmes, toutes les femmes qui remplissent des rues entières, et qui viennent de tous les pays du monde. Je faisais des parties avec Ranaive.
» Vous n’avez jamais connu Ranaive, et vous ne le connaîtrez jamais, vous saurez tout à l’heure pourquoi, bien qu’à cette heure il ne soit peut-être pas tout à fait mort : un bon garçon ! Je ne lui aurais pas donné ma sœur en mariage, mais un bon garçon. Sa mère, c’était une Malgache ; son père un demi-blanc ou un quart de nègre de l’île Maurice, probablement, mais personne n’en a jamais rien su, pas même lui. Il gagnait sa vie à épouser des filles de chefs dans la brousse de Madagascar et du Mozambique. C’est un bon métier, quand on a des marchandises. On laisse une partie de ces marchandises à son beau-père qui se charge de les vendre, on va dans un autre pays épouser une autre fille de chef et faire la même opération, et quand on s’est marié une dizaine de fois comme ça, on peut liquider, au bout de dix ans, les boutiques, les épouses et les beaux-pères. On est riche, et on ne s’est pas trop embêté. » Je suppose que c’est dans l’exercice de son commerce qu’il avait pris l’habitude de ne pas se gêner avec les femmes. Il était hardi… plus que moi.
— C’est beaucoup, dis-je poliment.
Barnavaux parut flatté, mais il continua :
— Il y avait, rue des Marchands-d’Argent, une petite Chetty, jolie comme le sont ces Hindoues, — et même pire, parce qu’elle avait du sang portugais : il paraît que les Portugais ont eu les Indes, dans le temps. Et à cause de toutes ces histoires passées, elle s’appelait Da Silva, comme une grande dame. Elle n’était pas meilleure que les autres, mais elle avait plus de fierté, à cause de son sang blanc, et Ranaive ne lui plaisait pas. Ce sont des choses qui arrivent et le mieux alors est de ne pas insister. Je crois qu’un soir Ranaive a insisté.
Je fis signe que je comprenais.
— Et jamais, poursuivit Barnavaux, jamais je n’ai vu de gifle comme celle qu’a reçue Ranaive. Il ne faut pas rire, il ne faut pas croire qu’une gifle, à Zanzibar, c’est comme une gifle à Paris entre gens du monde, c’est-à-dire rien du tout : il y a la majesté du blanc ! Ranaive fut considéré comme un blanc. Voilà pourquoi mademoiselle Draoupady fut condamnée, par la justice anglaise, et séance tenante, à payer cinq livres sterling, à moins qu’elle ne voulût faire un mois de prison.
» Ah ! je la verrai toujours, refusant d’acquitter l’amende, parce qu’elle ne la devait pas, puisqu’elle n’avait fait que se défendre et se venger ! Je vois ses épaules rondes, sa petite veste ovale, aux reflets violets sous des fleurs d’or, et la ligne de ses reins — une mince raie de peau cuivrée juste au-dessus du pagne — et toute cette chair vivante frémissant sous l’insulte. Et je n’oublierai jamais ses yeux. Je dis à Ranaive :
» — Mon vieux, si tu t’en allais ?