Toujours sont tristes !

— Mademoiselle Armide, fit le Passager, les petites filles de dix ans ne doivent pas parler d’amour. Particulièrement pour dire que c’est une chose triste. C’est pécher deux fois. Nous allons prendre un verre de limonade, et faire une partie de dames.

— Je veux bien boire de la limonade, répondit Armide, surtout si tu appelles mon frère. Mais pourquoi ne vas-tu pas aussi causer avec madame Edmée ? Personne ne lui parle, sur le bateau.


Voilà comment le Passager fut présenté à madame Edmée, et cela fit un petit scandale parmi les passagères, parce que madame Edmée n’était même pas une actrice, même pas une chanteuse de café-concert, ni une écuyère de cirque… Elle avait peut-être été un peu de tout cela, dans le temps ; mais des gens se souvenaient bien de l’avoir vue, dans des bouges à matelots et à soldats, jonglant avec ses pigeons. Alors on fut choqué : et c’était si naturel de se choquer ! Madame Edmée était ce que la cruelle humanité méprise le plus au monde : une femme très amoureuse et pauvre, à son dernier amour. Depuis qu’un soldat insouciant et rude l’avait abandonnée, elle était retournée d’Asie en Europe, au hasard d’une carrière misérable, elle allait maintenant d’Europe en Amérique, toujours plus désemparée. Il lui semblait vivre dans un de ces cauchemars où l’on se sent tomber, tomber indéfiniment, et où l’on se dit : « Je ne pourrai respirer que lorsque j’arriverai en bas. Mais en bas je serai brisé. » Avoir à la fois le corps voluptueux et l’âme sentimentale, c’est contre nature. L’âme est atteinte de toutes les souillures et de toutes les déceptions du corps ; on meurt après n’avoir jamais été qu’à l’agonie. Madame Edmée sentait se rompre une à une toutes les fibres vitales de sa chair et de son cœur, et elle était comme tous les malades, elle ne parlait au Passager que de sa maladie. Ah ! on avait bien tort de pincer les lèvres et de se scandaliser, il n’y avait pas de quoi !

Et puis, et puis… Un navire est un lieu honnête par force, à la manière des petites villes. Alors que chacun, sur un espace de quelques centaines de pieds carrés, doit vivre sous les yeux de tous ; que les cabines ont presque toujours deux hôtes du même sexe, qui ne se connaissaient pas souvent avant d’embarquer, se surveillent et se jalousent, croyez-vous qu’il soit si facile d’outrager la morale ? Et cependant on est désœuvré, les hommes sont plus nombreux que les femmes, les journées sont longues, les après-midi, autour des chaises longues, propices aux flirts. Mais les soirées étoilées, ou luneuses, ou éclairées par les rayons bleus des lampes électriques, ne font le plus souvent qu’exaspérer les galanteries sans les assouvir. Ces grands paquebots se ruent dans l’amertume des vagues au milieu d’une atmosphère tourbillonnante de désirs, mais quand le Seigneur, dont les desseins sont impénétrables, les fait sombrer à jamais, il n’a pas à pardonner à beaucoup de pécheurs. Sa face paternelle n’a pas à se voiler, quand il regarde les flots, aussi fréquemment que lorsqu’il laisse errer ses regards sur les grandes cités, les buissons et les champs. Et j’espère qu’il a pu les recueillir tous dans son sein, les passagers de la Devonia, tous, les millionnaires, les aventuriers, les enfants innocents, et cette histrione aussi, qui avait péché jadis, ah ! oui, beaucoup péché — mais elle avait été si malheureuse !


Le soir venait. Le globe rouge du soleil entra dans la mer de l’Ouest. Et devant lui l’eau était mauve, puis elle devint comme un champ de scabieuses, puis comme un immense parterre de sombres pensées. Un vent frais se mit à souffler du côté du ciel d’où montaient lentement la lune et les étoiles.

— A quoi ça sert-il, qu’il y ait tant d’eau, dis, monsieur ? demanda le prince Paul au Passager.

— Je ne sais pas, répondit-il. Le soleil la fait monter en nuages, les nuages retombent en eau dans la mer, et ça recommence.