Mais quand il leva les yeux, il était trop tard. Le tronçon de mât qu’on laisse encore sur les paquebots pour hisser les pavillons et les signaux, venait de se briser en trois morceaux, dont deux tenaient légèrement ensemble et se rapprochèrent en tombant, comme les branches d’un compas gigantesque. Ces formidables mandibules le saisirent par le milieu du corps. Elles le broyèrent tout doucement, tout doucement… Lui qui avait si peur de mourir, de ne plus penser ! Que pensa-t-il, durant ces affreuses, ces longues secondes ? Qu’est-ce qu’on pense, qu’est-ce qu’on voit, quand on meurt ?

On avait détourné les yeux d’Armide et de Paul. L’horreur de ces choses était trop grande pour leur âge, ils ne la perçurent pas. C’est là une grâce que la Providence fait aux enfants, comme aux créatures innocentes des bois et des prairies. Tout ce qu’ils virent, ce fut la grosse madame Ramirez, une passagère des premières, la femme de l’éleveur de la Plata, élargie encore par une ceinture de sauvetage à la hauteur des seins, et cramponnée au cou d’un petit lieutenant pas plus haut qu’une botte, sec, mince, léger comme un fétu. Elle lui criait : « Sauvez-moi, oh ! sauvez-moi ! » Un hippopotame embrassant une chèvre !

Et alors, au sein de cette terreur, le grand rire convulsif de tous ces naufragés ! Ce sont des rires qu’on n’entend qu’à ces minutes-là, quand les machines humaines se détraquent. Armide et Paul rirent comme les autres, mais souffrirent moins pendant qu’ils riaient. Il y eut des hommes et des femmes qui sur place en moururent, parce que leur cœur n’était pas en ordre, ou que l’alcool et les voluptés leur avaient depuis longtemps cassé les nerfs : il faut être très sain pour supporter l’attaque brutale des grands périls, plus sain que la plupart des civilisés… Quand madame Edmée fut descendue à côté des deux enfants, elle agonisait.


Le canot dériva sept nuits et sept jours. Il fut recueilli après par la goélette Hilda… C’est pour ça qu’on a su les choses. Et ils étaient trente-cinq, là dedans, qui s’en allaient petit à petit. A la fin, ceux qui étaient encore un peu en vie étaient si faibles qu’ils ne se débarrassaient plus des morts. Mais ils ne souffraient pas beaucoup, excepté ceux qui burent de l’eau de mer — car il y avait un peu de biscuit à manger, mais pas d’eau douce à boire — et qui devinrent fous. Il y eut Bazoille, le gabier, qui se mit dans la tête qu’il entendait des matelots appeler dans la cale, où on les avait enfermés : et il n’était pas ponté, le canot ! Sous les planches que Bazoille, hagard et furieux, frappait des pieds et des poings, il n’y avait rien, rien que la mer, deux mille mètres d’abîme et de bêtes sans nom qui cherchaient leur nourriture ! Mais il n’entendait pas, quand on lui parlait, il n’entendait que son rêve ; c’était plus triste pour les autres, mais après tout meilleur pour lui ; et ça devait être un brave homme, ce Bazoille, puisque la folie qui lui vint, ce fut de penser aux autres. Seulement, il prit une hache pour crever les planches et parvenir aux camarades. Voilà pourquoi on voulut l’attacher. Il enjamba le plat-bord, et ce fut fini de lui. Elle ne fit presque pas de bruit, l’eau vorace, en l’avalant, et nul ne regarda. Personne ne regardait plus personne. On avait trop froid. Les gens n’avaient pas eu le temps de se vêtir en quittant le bateau, ils étaient presque nus. Sous des toiles goudronnées, au fond de la barque, ils s’entassaient pareils à ces bêtes de boucherie que dans des chariots barbares on mène aux abattoirs, attachées par les pattes, et roulant les unes sur les autres. La plupart, ayant perdu le courage de réagir, ne remuaient déjà plus ; et pourtant leur cerveau fonctionnait encore. Aussitôt que le froid a bien engourdi les extrémités, qu’on ne sent plus l’onglée, la douleur disparaît, la mort remonte tout doucement, sans même qu’on songe à se plaindre, vers le cœur et vers la tête, qui sont pris les derniers. Tels ces vases remplis de plomb fondu que les imprimeurs retirent des braises, et dont ils négligent de se servir à temps. On y voit encore une ou deux places où le métal bouillonne, tandis que le reste est déjà immobile et durci. C’est tout ce qui restait de madame Edmée ; elle avait perdu connaissance. Armide et Paul, dans les bras l’un de l’autre, résistaient mieux. Il y a tant de vie dans les enfants ! La nature veut si fortement qu’ils ne meurent pas avant le temps qu’elle accorde aux humains ! Mais ceux-là, leur doux petit corps, leur corps si délicat, si pur, si tendre, leur corps fleuri était devenu presque noir, et leurs yeux s’étaient si affreusement élargis ! Ils ne se doutaient de rien, heureusement ; ils avaient sommeil, voilà tout, plus sommeil que dans tous les autres instants de leur vie misérable, où ils n’avaient jamais pu dormir quand ils voulaient ; — et voilà qu’ils ne pouvaient plus fermer leurs paupières paralysées.

Tout à coup, Paul dit, d’une voix presque inintelligible :

— Les pigeons !

Au-dessus du canot, des ailes planaient. Armide et Paul les reconnurent. Elles leur paraissaient pourtant plus grandes, plus confuses qu’ils ne les avaient jamais vues, et comme entourées d’ombre. Elles tournoyaient, toujours plus proches, elles vissaient leurs spirales dans l’air, au-dessus de cette coque hésitante, où personne ne ramait depuis bien longtemps. Oui, c’était les pigeons ! Selon la coutume, on avait jeté à la mer, faible secours pour ceux que le choc de l’épave y avait précipités, leurs cages d’osier, après les avoir ouvertes. Alors, ils avaient pris leur vol, les oiseaux d’aventure. Ils avaient cherché, cherché, en cercles toujours plus vastes, une terre pour se nourrir, une fontaine où se désaltérer. Mais ces jours étaient pis que ceux du déluge ! Aussi loin que leur force avait pu les porter, ils n’avaient rien vu, rien que les vagues amères et les glaçons sinistres. Voilà pourquoi ils revenaient, vaincus, vers leur point de départ. Cette pauvre petite chose de désastre qui tremblotait sur les eaux funestes, ils la prenaient pour un abri. Des hommes, il y avait des hommes sur elle ! Ils croyaient, sans doute, que les hommes, qui savent donner, quand ils veulent, la mort aux créatures, peuvent aussi toujours les nourrir et les abreuver. Les pattes repliées, les plumes humides, abaissant leur essor épuisé, ils venaient demander du secours avec confiance. Sans pouvoir la comprendre, ils frôlèrent cette agonie. Le grand pigeon d’argent, à la gorge amoureuse, reconnut madame Edmée. Il s’abattit vers elle, éployé sur son cou, pour la dernière fois.

— … Les pigeons, répondit Armide, qui délirait. C’est leur tour, le dernier numéro. Alors, c’est fini, on va bientôt partir !…