Et, du pied, il poussa une moisson de pétales sur les galériens.
Doucement, doucement, les pétales descendirent. Sur les épaules nues et lacérées, doucement ils se posèrent. Leur couleur fut mêlée à celle des meurtrissures, leur odeur à l’odeur de la sentine.
Et les malheureux, ébahis, du fond de leur crépuscule éternel, élevèrent la voix tous ensemble :
— Hérodion, Hérodion, pourquoi le peuple d’Alexandrie jette-t-il des roses ?
Alors Hérodion cria très haut :
— Tas de brutes ! C’est pour la victoire que NOUS AVONS remportée, à Actium !
— Oui, dit Barnavaux, je comprends. C’est eux qui avaient gagné la bataille, les pauvres bougres qui ramaient à fond de cale, dans la vermine, sous les coups. C’est eux ! mais à quoi ça leur a-t-il servi, à quoi ? Ils ne le savaient pas eux-mêmes… Personne ne l’a su, avant vous.
— Si répondis-je, on l’a su. On l’a su parce qu’Actium, ce fut peut-être la plus grande bataille qui se soit jamais vue : Il s’agissait de savoir qui seraient les maîtres du monde : les gens d’Asie et d’Afrique, ou ceux d’Europe ; nous ! Barnavaux, nous ! S’ils n’avaient pas vaincu, ces gens qu’on rossait dans la galère, nous aurions travaillé pour les autres.
— Les autres ? fit Barnavaux. Les Arabes, les noirs de là-bas, sur le Nil, les hommes de Syrie, avec leur gros nez en bec de pioche ? c’est eux qui auraient été les maîtres. Si on n’avait pas foncé dessus, c’est eux qui auraient foncé sur nous ? Oui, c’est vrai : on ne pouvait pas les laisser tranquilles, on ne pouvait pas. Quand il y a un peuple qui reste tranquille, l’autre avance. Quelle blague, la paix, quelle blague ! On se bat tout le temps de peuple à peuple, de monde à monde, même pendant la paix. On se bat en gagnant plus d’argent. On se bat en faisant plus d’enfants. On se bat avec des douaniers. Et la guerre qu’on se fait avec des lances, des flèches, des fusils, des canons, des bateaux d’acier, ça n’est que l’aboutissement nécessaire de toutes ces guerres qu’on appelle la paix. On n’arrive à la vraie guerre que parce qu’elle est moins dangereuse, moins affamante, moins meurtrière, moins détestable que les hypocrites guerres de la paix. C’est bien cette guerre-là qu’ils ont faite, les rameurs d’Actium : et s’ils n’avaient pas été vainqueurs, ils n’auraient même plus trouvé à gagner leur vie en ramant pour porter des ballots. Les autres, les ennemis, les Nègres, les Arabes, les Syriens, les Jaunes du fond de l’Asie auraient pris leur place. Mais la gloire, alors, la gloire… c’est le pain !