Donc Caillou parle sans détour, ses bons yeux bien droits et bien tranquilles. C’est fini ; son père ne dit rien ; tout s’est bien passé. Puis, par un retour bien naturel, et puisque maintenant il a le droit de parler un peu :
— Et toi, papa, qu’est-ce que tu as fait ?
Alors les regrets, les rancœurs, les remords du jour reviennent, ils se font clairs, pressants, visibles comme des êtres ayant leur forme et leur voix, et « papa » répond, sans y penser, mais du timbre grave, profond, sincère, qu’il prend quand il ne plaisante pas :
— Moi ? Une bêtise !
Un silence. La mère de Caillou est elle-même un peu inquiète. Elle attend les développements. Mais avant qu’elle ait posé la moindre question, un autre souci la prend, sa sollicitude est détournée par un autre objet : c’est la figure de Caillou qui change, qui s’allonge, qui se contracte. Elle sait ce qui vient : Caillou va pleurer !
Et Caillou pleure, en effet, silencieusement d’abord, puis à gros sanglots, qui lui font mal, et qui font mal à tout le monde. Caillou est tombé dans un abîme, et son âme souffre, et elle a peur, et elle s’agite dans les décombres d’une religion qui vient de crouler. Son père a fait une bêtise ! C’est lui qui le dit, et d’une façon qui prouve que c’est la vérité, que ce n’est pas une histoire pour les petits enfants. Cela se pouvait donc, cette chose impossible ? Alors où est-il, le Dieu sur terre ?
On le console, on le caresse, on l’aime comme on ne l’a jamais aimé. Mais il a toujours le cœur gros et les cils mouillés. Quand on le couche dans son petit lit, il pleure encore.
… On se retrouve alors entre « grands », sans lui, et on essaye de parler d’autre chose. Mais je n’y puis parvenir. Je n’arrive pas à m’arracher à la pensée de cet événement si petit et mince en apparence, de cet enfant qui soupire, en dormant à côté de nous, parce qu’il a perdu sa foi ; et je songe que, quand les hommes assistèrent à la destruction, il y a dix-neuf siècles, de leur croyance en l’âge d’or de l’humanité, ou lorsqu’ils apprirent du moins que cette félicité de leur race n’avait duré que quelques jours, et s’était évanouie par la faute de leurs premiers ancêtres, ils durent éprouver autant de désespoir, d’humiliation, d’amour et de pitié.
DU SENTIMENT DE LA PROPRIÉTÉ
Une des choses qui m’ont frappé davantage, et dès les premiers temps, chez mon ami Caillou, c’est qu’il se montre d’une délicatesse aiguë et scrupuleuse sur le chapitre de la probité. Il en a, si j’ose dire, le sentiment mystique. Prendre ce qui n’est pas à lui, mais évidemment à d’autres, lui inspire une espèce d’horreur. J’en fus tout d’abord assez étonné, et même vexé ; car cette probité enfantine est contraire à mes théories.