C’est ainsi qu’elle avait atteint ses six ans, « poussant comme une mauvaise herbe », disait son père, joyeux et sans étonnement, car le climat d’Indo-Chine, funeste aux Européens adultes, passe pour exceptionnellement favorable à leurs jeunes enfants. Ils ignorent la dysenterie, le choléra, la bilieuse. Même l’insidieuse anémie tropicale ne les effleure point. Et le juge se frottait les mains. « Quand nous retournerons en France, disait-il, nous la laisserons à sa grand’mère. Mais elle pourrait rester ici jusqu’à huit ou dix ans : c’est un sanatorium, l’Indo-Chine, pour les enfants, un sanatorium… Si même je ne la ramène pas ici, c’est qu’elle y serait trop gâtée. Et on en ferait une sauvage, une Annamite ! »

Cette fin de la phrase était pour Ti-Haï, qui écoutait en baissant les yeux, les doigts sur ses seins desséchés, comme il convient quand on entend parler le maître. Mais, ensuite, elle faisait ses confidences à Nam, son mari, le vieux sergent de tirailleurs.

— Eux pas connaisse, disait-elle, pas connaisse ça qu’y a bon pour pitits blancs. Soleil, crachin, pour pitit ventre, pitit foie, pitit cœur, ça y a bon. Mais y a pas bon pour tête. Pour tête y a gagné fou, y a gagné méchant.

Et elle savait, la vieille, elle en avait élevé d’autres, elle avait l’expérience de ces élans impulsifs, de ces délires de volonté, puis de ces coups d’affaissement, qui saisissent les Européens dans son pays ; et, elle en était sûre, leurs enfants aussi sont comme ça : on ne fait pas attention à leurs petites colères, on croit que ce sont les mêmes qu’en France. On se trompe : « Eux y en a gagné fous ».

Il advint ce que Nâne avait pressenti sur le bateau : elle s’ennuya. Sa mère ne la laissait monter sur le pont que conduite par la main de Ti-Haï ou la sienne, et la demi-obscurité de la batterie lui parut insupportable. Et puis, elle sut bientôt ce que c’était qu’un pays — le paquebot, pour elle, c’était déjà une contrée nouvelle — où il n’y a que des Européens qui se croient tous égaux et n’obéissent à personne : même à la tyrannie de Nâne, chose incroyable, ils refusaient de se soumettre ! Nâne en fut tout étonnée. Elle pensait n’avoir que deux maîtres au monde, son père et sa mère, et que le reste des hommes et des femmes étaient ses sujets. Jusqu’aux valets du bord qui lui donnaient des ordres, qui lui disaient : « On ne fait pas ça, mademoiselle, c’est défendu ! » Elle en fut déconcertée jusqu’à la fureur ; et, enfin, on avait embarqué Hânoumane, puisqu’elle avait refusé de s’en séparer, mais elle était dans une cage, bien loin, près du poste des matelots, un endroit où on n’allait pas — il y avait donc des endroits où on ne peut pas aller ? — et Nâne ne la voyait plus jamais. Cela aussi, c’était défendu.

Nâne n’avait jamais su de sa vie ce que voulait dire ce mot extraordinaire et choquant. Voilà pourquoi, un jour, le commandant aperçut Hânoumane, une serviette au cou et l’air bien sage, qui partageait le déjeuner des enfants. Il ne dit rien, mais, cinq minutes plus tard, le capitaine d’armes arrivait, muni d’un filin souple et solide, que terminait un nœud coulant passé dans une épissure à laquelle on n’aurait rien su reprocher. Il élargit le nœud coulant, le jeta vivement autour de la taille du singe, sans lui faire de mal, tira dessus un bon coup bien sec, et fit rouler la bête sur le plancher. Hânoumane, surprise, fit entendre cet aigre cri des singes mécontents, qui ressemble au bruit d’une crécelle… Puis, tout à coup, ce fut le capitaine d’armes qui secoua une main en l’air, en criant :

— Nom de Dieu !

Nâne, sautant d’un bond de sa chaise, lui avait mordu le pouce jusqu’au sang.

Et les choses en seraient sûrement restées là si le père de Nâne n’avait traversé la batterie au même instant pour aller déjeuner : les capitaines d’armes ne font pas de rapport sur la conduite des petites filles ! Mais un juge est un juge, et le père de Nâne avait l’habitude professionnelle de considérer que tout délit exige un châtiment. Il prit sa fille par le coude, la traîna jusqu’à sa victime, et dit :

— Tu vas demander pardon !