Quelques jours plus tard, les bourgeons ont éclaté, et les oiseaux sont revenus. Ce sont alors les bruits du monde extérieur qui changent. D’abord, ils ne sont pas les mêmes, et personne ne l’ignore. Un univers où les oiseaux n’ont plus de voix, où les insectes ne bourdonnent pas, n’est pas semblable à celui où les moineaux saluent la lumière chaque matin, où les mouches font de la musique en dansant. Mais c’est aussi que les rumeurs les plus brutales sont toutes différentes dès qu’il leur faut passer à travers les feuilles, tandis que l’air même est plus sonore parce qu’il est plus sec. Peut-être aussi parce qu’il est plus lumineux ; car je suis persuadé que la lumière influe sur les sons, et qu’un violon ne chante pas de la même manière au grand jour ou dans l’obscurité, par un temps gris ou quand le ciel est sans nuage, au printemps ou sous la neige. Tout cela est impondérable, indéterminé, impossible à prouver ; on n’en a que l’impression et le pressentiment ; mais les forces les plus grosses de l’univers ne se composent que d’actions imperceptibles et qu’on subit sans parvenir à les mesurer, et il ne faut pas s’étonner que le sang et la sève des végétaux, des bêtes et des hommes subissent d’incompréhensibles changements, alors que dans l’obscurité perpétuelle et l’égalité de température des celliers, le vin même est sensible à la saison nouvelle, et s’émeut et bouillonne. Il y a, au moment du printemps, des correspondances inexplicables entre l’animé et l’inanimé, des passages de l’un à l’autre, des crises de résurrection. Et l’esprit n’y peut rien saisir ; il n’y a pas de phrases à découvrir dans la nature, il n’y a pas de mélodie. C’est seulement comme des accords qui s’enchaîneraient les uns aux autres. Presque tous sont joyeux ; mais brusquement il en éclate quelques-uns qui sont pathétiques, déchirants, et vous laissent pénétrés d’un sentiment d’enthousiasme. On croit savoir pourquoi on vit : illusion, mais délicieuse !
Je me souviens d’un pays, à l’autre bout de la terre. L’ordre des saisons y est renversé. Aussitôt que la fraîcheur de l’hiver y a disparu, le sol rouge s’y couvre de la floraison rose des pêchers sauvages ; car les pêchers, introduits il y a moins d’un siècle par les Européens, s’y sont répandus avec une incroyable rapidité. Vers le milieu de novembre, tous les sommets de ces régions incultes prennent la couleur des seins d’une femme amoureuse, et les petites filles qui descendent aux rizières arrachent en passant quelques-unes de ces branches fleuries. C’est le moment où l’on comprend le mieux que les sentiments du peuple qui vit sur cette terre ne sont pas absolument différents du nôtre, et que tous les pays où il y a un printemps pourront un jour avoir la même âme ; les autres demeureront barbares.
On s’étonnera que, dans ces quelques lignes où il est parlé du printemps, il soit question de tout, excepté d’amour… C’est que l’amour n’est qu’un des effets de cette résurrection : il ne vient qu’à cause du reste. On dirait qu’on ouvre une porte, à l’aube, dans une demeure sombre, où une petite bête câline aurait erré toute la nuit pour savoir ce qui lui manque. Elle aperçoit la terre éclairée, l’espace et la vie ; elle s’échappe et bondit. Voilà tout. Mais c’est très beau.
LA DANSE
Isadora Duncan danse.
Elle danse, et il y a aussi ses bras qui s’allongent ou se plient, cachent à demi sa tête légère ou lui font une couronne, ses doigts qui, quelquefois, font le geste des joueuses de flûte, quelquefois se lèvent un peu pour dire : « C’est là-bas, entendez-vous ? Là-bas il y a un bruit. Mais où ? »
… Elle veut être une très jeune fille qui joue, au bord de la mer, avec des osselets. Elle est couchée ; toutefois elle danse toujours. — Comment fait-elle, pour avoir l’air de danser, étendue ainsi, et presque sans mouvement ? — Elle lance les osselets, ils retombent, elle les rattrape ; elle voit la mer, on la voit comme elle, son corps s’harmonise à la forme des vagues, et la couleur de ces petites choses polies, qu’elle suit dans l’air, amuse ses yeux ingénus.
Maintenant, la flotte grecque arrive, pleine de jeunes hommes victorieux. Elle l’entend de loin ; il y a des buccins qui sonnent sur les flots. Il faut qu’elle coure au-devant des guerriers, et la voilà qui court en effet. Sa poitrine est gonflée d’air, ses bras, ses coudes et ses épaules accompagnent le mouvement de ses pas, et elle galope, elle galope littéralement, dans la joie, dans la pure joie cruelle du triomphe, avec une foule d’autres petites filles comme elle, qu’on ne voit pas, mais qui existent, parce que son geste les crée. Elle crie à ces vainqueurs qu’ils sont des vainqueurs, elle leur demande s’ils ont beaucoup tué, s’ils rapportent des dépouilles, s’ils sont riches, s’ils épandront leurs richesses. Eux, ils s’en vont, riant sans doute, chargés d’armes et d’or, au milieu de ce cortège, de cette joie qui grandit, de cette course qui se hâte, de cette danse toujours plus vive. Je ne sais pas si c’était cela, le péan des Grecs, mais c’est sûrement ainsi que danse une race très jeune, qui ne pense pas à la pitié, qui ne s’attendrit pas, qui est joyeuse, purement joyeuse. J’ai vu cela dans des pays très lointains, chez des peuples très barbares. Seulement, ici, il n’y a plus de rudesse que dans le fond des choses, non dans l’apparence. Toute cette férocité s’idéalise, se transforme, s’envole, — et à la fin, dans la demi-lumière, le sol seul étant un peu plus éclairé, cette danse a l’air de s’achever sur de la nue.
Isadora revient. Elle est un jeune Scythe, qui a lutté du poing, et renversé son ennemi, et gagné de la gloire. Ses gestes le disent silencieusement ; toute la scène est là sous nos yeux : les premiers coups portés, les feintes, les parades, la fuite simulée, puis l’attaque, le retour sur l’adversaire qui cède ; elle le presse, il s’effondre ; ses poings se baissent, il est à terre. Et qu’un tel spectacle devrait être farouche, qu’il inspirerait plutôt de l’horreur et de la répugnance ! Mais ce n’est plus qu’un jeu, ce n’est plus qu’un poème ; il n’y a là qu’une vierge qui s’amuse et s’enchante du récit d’un combat. Et quand elle s’arrête enfin, le bras levé, fière, exaltée, raidie dans sa tunique d’adolescent, c’est une statue, c’est la Victoire immortalisée.
On applaudit… Alors elle salue, non pas comme une ballerine, mais d’un geste singulier, ingénu, primitif, presque gauche, comme une fille des champs interdite qui manque sa révérence.