—André, dit-elle, c’est peut-être plus mal, aujourd’hui, quand tout le monde... tout le monde est aux églises?
Un instant très court André demeura interdit, puis il crut à une insupportable et hypocrite affectation. Mais non, il savait qu’elle ne pouvait mentir. Et il lui sembla enfin qu’il voyait quelque chose, qu’il découvrait un peu de l’inconnu qui gît dans les êtres. Et se penchant vers madame Pearson, il la baisa au front, avec un véritable amour viril. Il venait de comprendre que tout ce qu’on avait pu enseigner à cette innocente petite âme, c’était des formes extérieures et des conventions, et que, quoi qu’elle fit jamais au monde, elle resterait toujours, absolument, irresponsable et irréprochable. Si c’était vrai, que l’adultère fût un crime ou un péché, la faute en retombait sur lui, sur lui seul. Il prenait tout sur lui, donc il était maître. Etait-ce l’influence du ciel, de l’Océan, de l’âme de ce peuple qui flottait épandue dans l’air? Pour la première fois, il venait de penser comme un mâle anglais aurait pensé.
LA VICTOIRE EN CHANTANT...
25 juillet 1907.
JOURNAL D’UN PARISIEN EN 1920
... Ce sera demain le 17 juillet. Ce jour, anniversaire de la mort de Bonaventure Espérandieu, est devenu celui de la nouvelle fête nationale. Il y aura des fleurs, des chants, des femmes qui s’en iront par les chemins, vêtues de clair, heureuses, disant: «On ne tuera plus nos fils!» Et tous les discoureurs—parce qu’il en faut—dans les moindres villages, en phrases plates, ou gonflées, ou naïves, célébreront la mémoire de Bonaventure, tandis que dans les académies, les amphithéâtres de Sorbonne, tous les palais scientifiques de France, on lira des essais sur le grand savant qui n’est plus, on glorifiera la patrie qui lui a donné naissance, on dira qu’au moment où tout semblait s’y dissoudre, les lois, les mœurs, la foi en l’avenir même de la race, un culte était resté, celui de la science, et que c’est par la science qu’elle fut enfin sauvée. Mais personne n’osera dire toute la vérité, personne n’osera parler sincèrement du vrai Bonaventure Espérandieu, tel que je l’ai connu: dévoré de génie et brûlé d’alcool, éblouissant, crapuleux, sublime, haillonneux, enthousiaste, plein de vertus qu’on était en train de perdre autour de lui, de vices pour lesquels les hypocrites le méprisaient, simple comme un enfant, tout étourdi de rires, de délire et d’ivresse.
C’est dans un café que je le rencontrai pour la première fois, naturellement, un petit café près de la Porte-Maillot, un dimanche matin, le 12 novembre, vers dix heures, au moment où passait le cortège qui chaque année allait encore, à cette époque, déposer une branche de chêne sur le monument qu’ont élevé nos pères à ceux qui sont tombés en défendant Paris. Et ces gens défilèrent devant nous.
C’étaient pour la plupart de très vieux hommes, tout blancs de cheveux, et mis comme des petits employés. Mais l’un d’eux, fier d’être officier de réserve, avait revêtu son uniforme. Ils allaient, encadrés par des musiques militaires, ils allaient, portant devant eux un drapeau tricolore sur lequel on lisait: «Oublier, jamais!» Et quelle que fût la banalité des fanfares, elles retentissaient dans les cœurs. Ce sont des instincts antiques et sauvages que ceux qu’éveillent en nous ces trompettes de cuivre. Elles existaient déjà voici longtemps, longtemps, à l’aurore de l’âge du bronze, dans la grande barbarie des temps héroïques. Les airs qu’elles sonnent sont restés les plus près de cette barbarie. Avant même les temps lointains ou disparaît la ruine de Troie, ils annonçaient les villes prises d’assaut, les rouges incendies, les femmes violées, les cadavres spoliés, nus sur les champs de carnage, les hommes en cuirasse hurlant près des galères. Voilà pour quoi ça secoue... Parfois, sous nos yeux, un vieux cheval de fiacre, se souvenant qu’il avait été dans la cavalerie, levait la tête et reniflait. Parfois un cavalier et une amazone arrivaient au petit trot. Leurs chevaux aussi pointaient les oreilles et dansaient. Alors le cavalier se tournait à demi sur sa selle, rappelant de loin, avec sa petite moustache, sa cravate haute et sa redingote, un de ces romantiques qui revécurent par l’imagination les grandes batailles que leurs pères avaient livrées. Et la petite amazone avait elle-même le cœur tout secoué par ces cuivres. Elle pilait du poivre en même temps, et on ne saura jamais pourquoi elle serrait les lèvres: à cause de son âme émue, ou qu’elle avait l’assiette indécise et un peu froissée.
C’est ainsi que ce cortège montait vers Courbevoie, à la fois semblable à un astre et à un refrain de café-concert.
Ces impressions que je ressentais d’une façon confuse, Bonaventure Espérandieu, que je ne connaissais pas encore, les traduisait à côté de moi dans une espèce de soliloque lyrique. On eût dit qu’il rêvait tout éveillé, et, quand il s’arrêtait, un seul mot prononcé par moi presque involontairement le faisait repartir. Je le suivis tout naturellement quand il se leva. Je le suivis exactement comme les gamins suivaient la fanfare—et il me mena vers l’Arc de Triomphe. C’est à ce moment que je remarquai ses yeux: des yeux extraordinairement brillants, profonds, plus qu’humains, dont l’iris était à la fois agrandi et brouillé par une ivresse habituelle—des yeux d’archange enchaîné en enfer.