—On enlève un fragment de peau à une personne bien portante, expliqua le docteur Roger, et on le dépose sur la chair vive. Il arrive que cette peau prenne racine, et la cicatrisation s’étend. Si vous voulez...
—Ah! non, dit Capdebosc, merci bien.
—Et puis, réfléchit le docteur, vous êtes alcoolique.
Il regardait Emmeline. C’était plus qu’une malade, c’était sa victime. Alors il enleva sa redingote, retroussa ses manches, plia le bras gauche pour faire saillir son biceps; et avec une pince terminée par une espèce de petite cuiller aux bords tranchants, s’arracha un morceau de peau bien vivante. Le sang jaillit. Il grinça des dents.
—Voilà, dit-il tout de même, d’un air simple.
La greffe prit. Le docteur Roger contemplait avec un grand orgueil l’élargissement de cette chair neuve, qui était la sienne. Emmeline suivait des yeux chacun de ses gestes avec attendrissement. C’était une pauvre vieille femme, soumise et bonne. Elle ne lui en voulait plus de l’accident, et les soins qu’elle avait reçus l’avaient pénétrée de reconnaissance. Au bout de quelques semaines, elle marcha et reprit son service. Le docteur Roger ne revint plus.
Un jour qu’elle allait porter des relavures à la porcherie, elle entendit derrière elle une voix qui disait:
—Hé! m’man.
Emmeline se retourna, ferme sur ses deux pieds, avec la conscience et la fierté d’être encore bien alerte et ingambe. Posant son chaudron à terre elle dit:
—Mon fieu!