—Marie-Blanche.
—Marie-Blanche qui?
—Mais, dit-elle étonnée, Marie-Blanche Estrella!
C’était le nom de l’amant. Naturellement. On disait autour d’elle monsieur et madame Estrella et, par conséquent, la petite Estrella. Mademoiselle Béchart comprit, et pinça des lèvres. Le pauvre M. Fauche se détourna, regardant quelque chose, sur la muraille. Il éprouvait cette sorte de rancune amère qui sèche subitement la bouche, et empêche de parler.
Deux heures plus tard, ayant lui-même fait son cours au lycée Leverrier, il revint chercher la petite, qui avait pris sa première leçon, et joué, surtout joué. A travers le Luxembourg, elle eut de ces bonds qui font penser aux moineaux quand ils sautent dans les allées. Et lorsqu’elle marchait tranquillement, lorsqu’elle consentait une minute à marcher tranquillement, elle portait en arrière tout le haut de son corps, qui reposait sur ses reins étroits, ravalés, bien nerveux. M. Fauche, qui n’avait de sa vie auparavant regardé comment c’est fait, une petite fille, en était tout émerveillé, comme un sauvage qui voit pour la première fois une comète, une étoile à queue, un astre insolite, inquiétant et très beau, éclaté on ne sait comment, au milieu du ciel, et qui sûrement va s’en aller, comme il est venu, d’une manière incompréhensible.
En traversant la cour de sa maison il aperçut la cage du merle, toujours accrochée au mur. Les deux pattes agrippées à un barreau, au-dessus du nid en molleton vert, l’oiseau faisait remonter, de son gésier jusqu’à son bec, la pâtée qu’il avait broyée pour le compagnon qui venait de lui tomber des nues. Des ondulations régulières faisaient frissonner les plumes de son cou; il fermait les yeux, comme ravi; et le petit merle, perpétuellement affamé, sortait du fond de son gosier grand ouvert une langue rose, pointue, cornée, toute tremblante de gourmandise.
Le concierge, d’un air impatient, sifflait au vieux la Marseillaise. Mais lui, ce merle jadis artificiel artiste, tout hagard maintenant, tout hébété et enthousiaste aussi de son rôle nouveau, n’arrivait plus à se rappeler l’ancienne chanson. Il s’y efforçait tout de même, on le voyait bien. Il baissait la tête, clignait ses yeux noirs, polis, ardents, peut-être même parfois retrouvait-il une ombre de souvenir. Mais à l’heure même il ne pouvait pas siffler, puisque sa gorge était occupée à préparer, à broyer, à faire descendre cette pâtée pour le petit. Non, décidément, il avait autre chose à faire! Une puissante injonction, celle qu’entendent tous les oiseaux nicheurs, mâles et femelles, quand la saison est venue, lui commandait d’oublier tout ce que, dans une oisive captivité, il avait appris; et sa pauvre cervelle était tout étourdie des conseils encore brouillés de l’instinct revenu.
M. Fauche fut assez troublé de cette correspondance singulière entre l’aventure de cet oiseau et la sienne. En même temps, il pensa au père Goriot, puis au Canard sauvage d’Ibsen, et s’en blâma, comme il faisait toujours quand une réminiscence littéraire venait en lui s’incorporer à un sentiment vrai, pour en gâter peut-être la force et la sincérité. C’est un des plus tristes soucis des lettrés et surtout des professeurs: ils retrouvent dans tous les coins de leur mémoire des images de leurs impressions, même les plus ingénues, et s’exagèrent alors la stérilité de leur âme, de leur sensibilité, de leur imagination. M. Fauche haussa les épaules, tout mélancolique.
—Je savais déjà, songea-t-il, que je n’étais pas assez bon pour faire un archéologue. Je comprends aujourd’hui que je ne suis qu’un vieux pédant. Mais, allons, allons, je suis comme ce merle: je peux toujours donner la pâtée!
Toutefois, il sentait bien que cette façon de rendre hommage aux lois de la nature n’était encore qu’une illusion, une duperie où lui et l’oiseau voulaient se plaire. Etait-il seulement le père de Marie-Blanche? Il l’ignorait.