—Repose-toi si tu veux, va! On suffit!
—Non, fit Delebecque. Tout à l’heure j’aurais plus la force.
La force de quoi! Bogaërt, depuis ce matin, avait peur d’avoir deviné. Mais ce n’était pas son affaire et peut-être que le camarade avait raison. Les deux chauffeurs à côté leur jetaient parfois un mot, et Delebecque avait le courage de faire celui qui entend. Avec un chiffon gras il essuyait les pièces comme d’habitude, presque avec le même soin, avec le même fini qu’en ses jours de santé. Quand il eut terminé en bas, Bogaërt lui vit gravir les coussinets, au-dessus de la fosse, pour continuer son travail dans les parties supérieures. La bielle d’acier, claire, bien huilée, tournait autour de sa manivelle comme un genou qui galope. Delebecque se baissa.
—Prends garde, vieux! gueula Bogaërt. Nom de Dieu, t’es fou!
A son cri, les chauffeurs avaient levé la tête. Ils virent Delebecque, atteint au ventre par la tête de bielle, retomber comme un sac le long des coussinets. En une seconde Bogaërt fut auprès de lui agenouillé.
—Ça y est, maintenant! dit Delebecque à voix basse. C’est plus dans m’ maison que j’l’ai eu, l’accident, c’est ici, à l’usine. T’es témoin, pas? les chauffeurs, ils sont témoins!
Sa pauvre face douloureuse avait une expression de sérénité, presque de triomphe. Il l’avait enfin, le droit à l’assurance, il l’avait, non pour lui, mais pour Céline, pour les gosses; il pouvait mourir tranquille, oui! Ça y était.
L’un des frères Wauters, prévenu, vint en courant. Bogaërt ne le laissa point parler.
—Il n’y avait pas d’balustrade du côté de la bielle, dit-il seulement.
Le patron comprit. Ce manque de précaution, de la part de l’employeur, couvrait l’imprudence de l’ouvrier. Il faudrait payer.