C’est ainsi que Castor et Zulma étaient entrés le même jour chez les Masseau. Castor était un chien courant un peu usé, grand dormeur le jour, grand aboyeur la nuit, bas sur pattes, long-coiffé d’oreilles, et l’œil malin, quoiqu’il fût devenu un peu trop gras, faute d’exercice. On pouvait voir l’âge du chien à ses dents, mais la femme ne marquait pas plus qu’un vieux cheval, dont elle avait la mâchoire longue, la carcasse maigre, les os secs et lourds. Madame Masseau, feuilletant dans la cuisine, un jour de désœuvrement, son livret de caisse d’épargne, s’écria stupéfaite:
—Vous n’avez que vingt-quatre ans, vous n’avez que vingt-quatre ans?
Zulma ne répondit pas un mot, parce que la question était telle qu’il lui était impossible de deviner la réponse que sa maîtresse désirait qu’elle fît. Si madame Masseau lui avait dit: «N’est-ce pas, Zulma, que vous avez bien quarante ans?» elle aurait acquiescé: «Bien sûr, comme dit Madame.» On l’avait beaucoup battue, toute sa vie. Plus souvent que le chien. Voilà pourquoi ses yeux étaient plus douloureux, plus malheureux, plus tendres et peut-être moins humains que ceux du chien. Elle était soumise, elle était domestique, elle était serve, éperdument, passionnément. Un soir que le dîner avait été à peine suffisant pour le ménage, madame Masseau dit à Zulma, avant d’aller se coucher:
—Au fait, vous avez acheté quelque chose pour vous?
—Madame, répondit Zulma, j’ai mangé les restes.
Il n’y avait pas de restes, et l’on découvrit que ce qu’elle appelait ainsi, c’était les morceaux que sa maîtresse, petite mangeuse et facilement dégoûtée, laissait dans son assiette. Avec sa face mongole, ses yeux bridés, son nez aplati, ses membres forts, mais mal attachés, elle paraissait la descendante d’une race très primitive, dominée, martyrisée, exploitée durant des siècles et des siècles par les autres races conquérantes, plus belles et plus volontaires, qui ont conquis et peuplé la France. Zulma n’était pas comme nous! Telle était peut-être la cause obscure et puissante de l’éloignement qu’elle inspirait. Elle était dévouée, patiente, fidèle, honnête, et pourtant les Masseau éprouvaient en sa présence un sentiment d’angoisse et de mécontentement contre lequel ils essayaient de lutter en vain.
—En tous cas, dit une fois madame Masseau, ce n’est pas elle qui fera monter des hommes.
—Pourquoi pas, répondit son mari. Elle est la fille de quelqu’un. Et si on n’a pas eu peur de sa mère, on pourrait bien maintenant...
—Il faudrait qu’un homme y trouvât son intérêt, observa sagement madame Masseau, et la pauvre fille n’a pas le sou.
—Mais alors... dit soudain son mari.