— Tu vas voir. Ça commence comme à l’ordinaire, le procureur général me dit : « Du courage ! Votre recours en grâce est rejeté ! » Je lui répondis : « J’en aurai ! » Je fume une cigarette, et puis je m’adresse bien poliment au curé : « Monsieur l’aumônier, je voudrais me confesser !… » Il consent, bien entendu, c’était son métier, mais il avait toujours l’air dans ses petits souliers, et j’ajoute tout de suite :
« … Et aussi, entendre la messe ! »
» Alors il pâlit, il bredouille, il se tourne vers les légumes qui étaient là, il leur crie : « Je vous l’avait bien dit ! Je vous l’avais bien dit ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! » Et les légumes criaient à leur tour : « Mais c’est absurde, monsieur l’aumônier, c’est absurde ! Il doit y avoir un moyen ?… » Mais lui faisait « non », de la tête, et moi, qui rigolais intérieurement de tout mon cœur, je me tenais les mains jointes, et l’air bien contrit.
» — Je vous avais prévenu, fait l’aumônier. Si cet homme — j’allais dire par malheur, mais je n’en ai pas le droit — demande que je célèbre pour lui le Saint-Sacrifice, ce sera impossible, impossible ! On ne dit pas la messe le jeudi saint ! Les règles de l’Eglise n’autorisent ce jour-là qu’une consécration, qui se fait dans chaque paroisse à une messe seule et unique !… Je ne puis pas célébrer la messe ! Je-ne-le-puis-pas !…
» — Eh bien, déclare le procureur général, de fort mauvaise humeur, si vous ne le pouvez pas, le condamné s’en passera !
» — Je n’ai pas le droit de célébrer la messe, dit l’aumônier, mais vous, vous n’avez pas le droit d’envoyer ce malheureux dans l’autre monde sans qu’il l’ait entendue, s’il le désire. C’est un principe sacré, qui a toujours été respecté. Vous pouvez prendre le corps, vous ne pouvez damner l’âme. Je m’y oppose, solennellement !
» — Alors, dit le procureur général, à demain vendredi. C’est contre toutes les habitudes, d’exécuter un condamné vingt-quatre heures après qu’il a été averti. Mais enfin !
» — Je puis encore moins célébrer la messe le vendredi saint que le jeudi saint, répliqua l’aumônier, les larmes aux yeux. Et le samedi saint, c’est comme le jeudi et le vendredi.
» — Dimanche, alors ? suggère le chef de la Sûreté, timidement, car il trouvait que c’était déjà bien tard.
» — Monsieur le chef de la Sûreté, fait monsieur de Paris, le dimanche est un jour férié : on ne peut pas exécuter les jours fériés !