Les deux autres eurent un petit mouvement de stupeur et presque d’indignation.

— Alors, vous, Marlis, ne trouvez pas qu’elle danse bien ?

— Si vous voulez, répondit-il lentement et comme cherchant sa pensée, si vous voulez. Mais je suis un homme trop simple, sans doute, je vis les trois quarts de l’année dans ma Bretagne, à l’époque où vous n’y venez point, vous autres, en plein hiver et au printemps, ce délicieux printemps breton qui apparaît comme uns épiphanie, parmi les faces rudes des hommes, et comme en dérision de la mer insolente… Alors je suis devenu pareil à ces hommes. Pour eux, comme pour moi maintenant, la laideur est la laideur, telle qu’on l’a toujours connue, et la beauté est la beauté, telle que nous l’avons aimée au cours des siècles, normale, saine, et ordinaire… Oui, j’ai changé ; j’ai perdu, j’en ai peur, ma couche de civilisation et j’en suis arrivé à croire que la beauté c’est l’ordinaire, l’ordonné, si vous voulez, épuré, sans accidents. Mais les brutes qui m’entourent en sont encore bien plus convaincues que moi. Ce sont eux qui m’ont converti.

» … Si vous saviez ce qu’elle était pareille à cette nuit où nous sommes, la nuit que j’ai passée dans un bouge de Paimpol, voilà cinq ou six ans. Pareille malgré toutes les différences, malgré l’horreur, malgré la bassesse, malgré la malpropreté du lieu. Vous connaissez ces instants où le sentiment d’amertume spirituelle, de honte fangeuse qu’on éprouve de soi-même est sans cause, et vient du dedans ; où on est dégoûté de tout, de l’univers entier, plus encore de soi-même, sans savoir pourquoi. Ils sont fréquents, surtout pendant les années de jeunesse. Je suppose que c’est la rançon du courage impétueux, de l’enthousiasme sans bornes qui vous grandit le cœur à d’autres heures. On se sent vil, inutile et sale, oui, sale ! Et on a envie de se salir encore davantage, de se rouler dans la boue.

» Voilà pourquoi j’étais entré dans ce bouge. Je savais que j’y trouverais ce que je cherchais : une infamie laide et vengeresse, qui me dirait : « Il y a plus bas encore que ton âme : regarde ! » Vous pensez en vous-même que cela est bien romantique, mais le romantisme est l’état d’âme vrai des jeunes gens. Ce cabaret, d’ordinaire mal fréquenté, avait été transformé en un café-concert, un « beuglant » de dixième ordre, à l’occasion du retour des Terreneuvas. Ils y buvaient leur part de pêche, ils y exaspéraient leurs instincts de mâles, sevrés de femmes pendant quatre mois de froid noir, de travail écrasant et de solitude. Les chanteuses étaient ce que vous pouvez prévoir : des misérables qu’on sentait immondes. Les obscénités qu’elles subissaient, les encourageant, entre chaque pause, étaient moins écœurantes pour moi que les platitudes infâmes qu’elles débitaient. Mais ces matelots riaient de toutes leurs forces, ils applaudissaient de toutes leurs mains affreuses, douloureuses, que le sel des saumures, le gel des mers boréales avaient rongées jusqu’à l’os : blessures sanieuses qui me faisaient détourner les yeux.


» Tout à coup, voici que deux hommes arrivèrent, portant sur l’estrade dressée à l’un des bouts du cabaret une longue planche de bois peinte d’un blanc aveuglant. L’un boitait fort bas, l’autre avait la lippe molle et pendante des idiots. Je les connaissais. C’étaient deux malheureux que leur infirmité réduisait, sur le port, à ces basses besognes qui ne sont que l’excuse et le voile d’une mendicité habituelle. Ils étaient presque toujours ivres : ce soir-là, ils étaient très ivres, comme tout le monde. Ils couchèrent cette planche sur des tréteaux solides, de telle sorte qu’elle fit avec le sol de l’estrade un angle assez ouvert. Alors un autre homme parut, un grand voyou blême, long, rasé, habillé en torero espagnol ; et les deux pauvres diables déposèrent en titubant, à ses pieds, une caisse emplie de longs couteaux flexibles, dont l’acier clair frissonna quand cette caisse toucha le plateau de la scène.

»  — La princesse Elsa, dans ses exercices ! annonça le torero.

» Le vieux rideau d’andrinople rouge, au fond de le scène, s’entr’ouvrit, et ce fut une tempête de rires, de rires sonores, insultants, de rires de monstres qui s’ébaudissaient. Ils avaient ri auparavant, ces Terreneuvas ensauvagés d’alcool et de rut, mais pas comme ça, pas de cette manière-là ! La « princesse » Elsa était une géante, une géante maigre, quelque chose de fou, d’inattendu, d’inhumain, avec des jambes démesurées, des jambes qui firent crier à un matelot : « C’est pas à elle ! C’est postiche ! » Et, en marchant, cette femme les soulevait, en vérité, comme si elles eussent été étrangères à son corps : une échelle pliante, articulée, surmontée d’une tête !

» Mais elle dansa ! Elle dansa, et je clamai à haute voix, malgré moi :