Ainsi s’extasiait un peuple d’admirateurs, et leur agitation pâmée, autour du bloc candide et ruiné, avait l’air d’une danse orphique.
… A ce moment on distingua, par le portail ouvert largement sur le ciel, une ombre blanchâtre qui s’élevait lentement, et Cailleterre, Cailleterre lui-même entra, précédant son œuvre. Et c’était celle-là, et c’était la même ! La même rotule, le même bras tout mutilé, la même narine, le même geste du bras immense et décharné. Pour la première fois ses émules avaient compris. Ils avaient réalisé son morceau.
— Tiens, fit-il étonné, il y est déjà !
Et résigné, il dit à ses praticiens :
— Emportez l’autre !
CELUI QUI RESSUSCITA
ÉCRIT APRÈS LA DERNIÈRE EXPOSITION DES ŒUVRES DE M. INGRES.
C’est une remarque qu’on a faite depuis déjà bien des années que les violentes chaleurs de l’été portent les hommes aux fureurs de l’assassinat ou aux résolutions désespérées du suicide. On a moins dit, ce me semble, bien que les statistiques soient là pour le prouver, que les premiers jours de soleil printanier sont propices aux accidents. Vous-mêmes, si vous ouvrez les yeux, vous en pourrez rendre compte : les chevaux dans les rues glissent plus fréquemment et s’abattent : leurs conducteurs somnolents se réveillent soudain, pleins de cris, pour outrager, jusque dans l’honneur de sa famille, un passant qui lui-même s’aperçoit, après coup, qu’il vient d’échapper à la mort, et frémit, immobile, les mains un peu tremblantes. Les femmes vont au-devant des cyclistes et des automobiles, les yeux grands ouverts ; rien n’indique à personne qu’elles ne les voient point, et pourtant c’est un fait qu’elles ne les voient point : voilà que subitement, quand presque les touche le monstre formidable ou la petite roue silencieuse, elles étreignent à deux mains leur poitrine que rétrécit l’épouvante, et fuient, et chancellent, et s’arrêtent, essoufflées, sur le trottoir. Et tout cela, je le soupçonne, est la faute de la saison neuve. Les hommes et les bêtes tombent, sans même s’en douter, dans une rêverie qui ne finit point ; ils assistent inconsciemment, mais avec des jouissances infinies, au travail de réparation et de rajeunissement qui se fait dans leur microcosme, en même temps que dans tout le reste de l’immense nature ; ils se construisent des joies futures avec les souvenirs de leur passé ; ils vivent, redevenus enfants, dans un univers édifié par eux ; et tout leur est apparition.
C’est dans un pareil état d’esprit, je pense, que je me trouvais un de ces derniers matins, alors que j’errais dans ces galeries sans fin où l’usage est d’exposer, à cette époque de l’année, les œuvres de nos artistes. Je m’endormais un peu au bruit de mes propres pas ; presque seul, à la fois exalté par les enchantements de la saison verte et plein d’indifférence, d’ennui ou de fatigue pour ce que je voyais, j’étais assez près, il faut croire, de ce que certains savants appellent « l’état second ». Voilà pourquoi, sans doute, je ne fus nullement étonné de voir M. Ingres venir à ma rencontre. M. Ingres lui-même ! Au-dessus de ses âpres yeux gris, ses sourcils dédaigneux, tirés vers les pommettes saillantes et un peu hautes de ses joues, dessinaient les deux ailes d’une pioche dont la ligne droite et dure de son nez figurait le manche ; et serrant ses deux lèvres minces sur son menton puissant, du haut de son habit noir au collet remonté, il dressait vers moi l’indomptable volonté de sa tête impérieuse.
— J’avais voulu voir de la peinture ! me dit-il un peu sèchement.