Muffin approuva de la tête. Il savait devoir pas mal de ses camarades de l’ancienne armée à des aventures analogues.
— Ça a duré quatre ans, comme je t’ai dit, poursuivit Rivett, et j’étais bon soldat, je me plaisais bien. Et puis, tout à coup, ça a changé. On m’a mis dans une nouvelle compagnie, avec un sergent-major qui était un chameau. Et, par-dessus le marché voilà qu’on commence à parler d’envoyer la compagnie dans l’Inde. Moi, je n’en pince pas pour les colonies. Les colonies, c’est bon à regarder de loin, dans les journaux, quand on vous parle de la grandeur de l’Empire, de sa magnificence, du fardeau de l’homme blanc, comme dit Kipling, lequel consiste à faire porter sa valise par les nègres. Moi, je ne voulais pas y aller, j’aime la bière fraîche. Tu comprends que j’ai pensé tout de suite : « Il faut que je me tire des pattes. »
« Voilà le truc que j’ai employé. Il n’est pas à la portée de tout le monde, il faut avoir la langue bien pendue. Mais j’ai la langue bien pendue. Je tiens ça de mon père, qui était presbytérien d’Écosse, et se plaisait à édifier la congrégation, aux offices, par ses pieux discours. Il m’avait assez barbé, le pauvre homme, quand j’étais petit ! Je ne savais pas alors que le souvenir de ses homélies me serait plus tard si précieux ! Par-dessus le marché, le dimanche, nous nous étions souvent amusés, moi et ma poule, à écouter les prédicateurs en plein vent. Il y en a, il y en a, à Liverpool ! C’est une ville religieuse, on peut dire !
« Et alors, je me suis mis à prêcher la parole de Dieu dans les rues de la garnison, le jour du Seigneur.
— En uniforme ? demanda Muffin, interloqué.
— En uniforme. Qu’est-ce qui peut empêcher un soldat de Sa Majesté d’être inspiré par le Saint-Esprit comme un autre ? Et même, mon vieux, ça paraissait beaucoup plus touchant. Tu parles si les femmes pleuraient, quand je criais : « Repentez-vous, sépulcres blanchis ! Rejetez vos manteaux d’iniquité ! Christ aperçoit dessous votre pourriture ! »
— Oui, observa Muffin, séduit, ça devait être grand[1] !
[1] Si l’on doute de l’authenticité des faits lire Grenville Murray, Six months in the ranks. Cette nouvelle s’en est, pour une partie, inspirée.
— Seulement tu vois d’ici la tête des chefs. Ils n’aimaient pas ça, les chefs ! Ils trouvaient que ça compromettait la dignité du régiment. Pourtant comme on ne peut pas empêcher un soldat d’être chrétien, et visité par le Saint-Esprit, ils n’ont rien fait d’abord que de mettre un ordre au rapport, comme quoi les soldats en uniforme devaient s’abstenir de manifestations religieuses autre part que dans les lieux couverts, ou tout au moins pourvus d’une clôture. Tu ne sais pas ce que j’ai fait ?… Le dimanche suivant, je suis allé prêcher sur le terrain de cricket. Le cricket au colonel, qu’il tenait uni, tondu, propre comme le plancher d’un salon ! Et il est venu plus de mille personnes là-dessus pour écouter mes oraisons jaculatoires. Si tu avais vu le gazon, après ça : comme si un troupeau de buffles y avait passé !
« Le colonel s’est fichu dans une telle rogne qu’il m’a fait coller quatorze jours de tôle. Ça, c’était pas juste : le terrain du cricket est clos d’une haie. Mais j’ai fait tout de même mes quatorze jours, pendant que toutes les personnes pieuses de la ville commençaient à rouspéter. Je tire mes deux semaines de clink, je retourne à la manœuvre avec les camarades, et voilà que, par chance, sur le champ de manœuvre, le lieutenant Hobson se met à gueuler, à propos de je ne sais quoi qui n’allait pas à son idée : « Tonnerre de N. de D. de N. de D. ! » Et moi, sans sortir des rangs, je proteste avec dignité : « Il est écrit au deuxième commandement : « Tu ne prendras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu ! » Sur quoi, le lieutenant Hobson a l’imprudence de rétorquer : « Reconduisez cet idiot au clink ! »