Ils allèrent chercher le frère de Marseille et la belle-sœur dans un landau qu’ils avaient loué à Blanduze : Les deux chevaux gris pommelé qui le traînaient avaient des roses au-dessous des oreilles et secouaient la tête en trottant comme pour balancer des encensoirs. Les panneaux des portières luisaient d’une couronne comtale, dorée sur un fond de laque noire épaisse et glacée. C’était la même voiture qui servait pour les tournées du préfet, et quand les deux invités descendirent de wagon le Monarque alla au-devant d’eux la mine brave, de son pas vif et fier, un bouquet à la main pour la dame. Madame Bonnafoux embrassa sur chaque joue sa belle-sœur, avec un air de bon accueil, de plaisir et de dignité tout à la fois. C’était comme la réception d’un couple princier par des rois, telle qu’on la voit peinte, presque chaque année, sur les journaux à images ; et tous ceux qui étaient là en eurent de l’orgueil, tant c’était bien fait, honorable et ressemblant.
Les chevaux reprirent d’un trot plus allongé, les jambes hautes, la route de Gers, la même que le Monarque avait faite avec la nouvelle épousée, quelques mois auparavant, le cœur plein d’un si noir et pesant souci. Que tout était changé, baigné dans une atmosphère d’aisance et de gloire ! Les premiers jours d’automne étaient venus ; au vent du matin, indulgent et tiède, les peupliers mêmes semblaient laisser tomber des pièces d’or vieilli sur la somptuosité des eaux et des herbes, sur ce char élégant, et bientôt sur ce cortège ! Car, sous les pas d’une cavalcade, on entendit chanter les échos du talus. Pour le coup, il fut étonné, le Monarque ! Ce n’était pas dans le programme, il n’espérait pas tant : mais ils avaient couru à sa rencontre, les jeunes hommes de l’Espélunque, montés sur les chevaux des fermes, des bêtes pesantes, sonores, larges de poitrail et rebondies de croupe, des guirlandes de fleurs en papier leur retombant sur le garrot ; et leurs cavaliers, chacun leur tour ou tous ensemble, tiraient des coups de fusil. On n’avait pas fait ça dans le pays, depuis le jour que le capitaine Dreyfus avait été gracié ! Ils criaient :
— Vive monsieur de Bonnafoux !
— Mais vous n’êtes pas noble, monsieur Bonnafoux, dit la belle-sœur, étonnée.
— Vous savez, répondit-il modestement, ici, ils aiment exagérer. C’est pour la flatterie, pas plus. Mais ça fait bien, par un beau jour.
Il avait feint, pour les inviter à l’auberge, que sa maison fût toute livrée aux ouvriers : « Une fantaisie de femme », dit-il légèrement. Mais on l’accueillit, au café Muraton, d’une façon si respectueuse et avec un repas si noble !
— Allez, allez, faisait le père Muraton, buvez ce vin, il est bon : c’est de la vendange à monsieur Bonnafoux. Et ce lièvre, quel fumet ! C’est tué sur ses terres : ils y engraissent, ces longues oreilles !
Le Monarque s’exaltait. Jamais un vrai riche n’eût pu jouir d’une bienvenue si sincère et si pleine, d’une sympathie si dépourvue d’arrière-pensée. On l’aimait, oui ! On l’aimait d’autant plus qu’on n’avait pas à l’envier. On l’aimait de n’être que le poète de la fortune. Ah ! que c’était bon, joyeux, délirant et facile ! Lui-même s’admirait d’avoir été le créateur de ce conte magnifique. Il était comme un orateur acclamé, comme un roi de théâtre, un millionnaire, mais illusoire et par conséquent sans inquiétudes : tels sont les sublimes avantages de la fiction.
Il rêva d’un dernier coup, d’une invention éblouissante qui couronnerait son œuvre. Laissant ses convives avec madame Emma, il alla trouver celui qui, à l’Espélunque, était l’homme riche en vérité, celui dont il n’était que l’image fausse, mais illuminée de génie.
— Monsieur Racamond, dit-il, vous ne voudriez pas me donner, pour aujourd’hui seulement, la clef de votre mazet ?