IX
LE PARI DU MONARQUE

Le costume du Monarque, son beau costume qu’il avait repris dans l’armoire pour faire le voyage, étonnait un peu les Lyonnais : ils n’avaient jamais rien vu de plus éclatant. Lui-même en éprouvait sourdement un peu d’embarras. Dans le café où il venait de s’arrêter, ce beau café, près du théâtre, qui l’avait séduit à cause de ses glaces, de son or et de son nom italien, il ôta instinctivement son grand feutre mou, couleur pain brûlé, dont il était si fier, et le mit d’un geste discret à côté de lui. Mais nul comme le Monarque, dans cette ville où l’on ignore les règles de la véritable élégance, laquelle ne va point sans quelque fastueux éclat, ne portait une chemise dont le plastron blanc se décorait d’un semis de petites fleurs rouges, un col rabattu qui découvrait très bas sa gorge brune, maigre et noueuse, ni cette étroite régate sang de bœuf qu’illuminait encore un gros diamant, un diamant de verre, mais presque ressemblant. Il n’apercevait non plus un seul de ces vestons pareil au sien, étroit, plaquant sur les hanches, et dont le jaune retentissant, piqué de petits points violets, le faisait ici ressembler à un jeune canard égaré au milieu d’une bande de corbeaux. Parmi tous ces gens tristes et noirs, il se faisait l’effet d’une lanterne au fond d’une cave. Et il avait beau se dire que c’est la lanterne qui éclaire, il avait l’impression que cette sombre cave lui disait : « Ce n’est point ici ta place : tu me choques ! »

Mais il en était plus irrité que confus. Il méprisait ces gens du Nord, il pressentait avec dédain que la lenteur de leur pensée les privait de joie, tout en leur laissant le désir de se moquer de ce qu’ils ne comprennent pas ou n’ont jamais vu. Voilà qui lui était bien égal, à lui, le Monarque, lancé maintenant dans la politique, devenu un personnage que le préfet faisait venir, et qui avait fait nommer le député. Un député qu’il tutoyait ! Il palpa fièrement la poche de son veston lumineux pour y sentir encore une fois la « passe » de chemin fer dont l’administration déférente lui avait fait hommage : un permis de seconde classe, de Nîmes à Lyon. Un homme qui voyage gratuitement n’est plus un homme du commun ; le Monarque avait conscience d’être devenu un grand de la terre, car les grands de la terre, en France, sont ceux qui sont assez riches pour tout se payer, ou assez au-dessus des lois communes pour ne payer plus rien.

Il avait envie de dire cette chose, et beaucoup d’autres. Dans le train, il avait rencontré des gens à qui parler ; il se rendait même cette justice qu’il avait parlé tout le temps, et d’une façon intéressante. Mais, depuis qu’il était dans cette sale ville, on le regardait comme une bête curieuse, on s’écartait, et voilà tout. Ils ne le connaissaient pas, c’est vrai, mais ils auraient bien pu deviner qu’il n’était pas quelqu’un comme les autres. Voilà des années qu’on ne le prenait plus pour quelqu’un comme les autres !

Cependant, à la table qui était tout juste à côté de la sienne, on se mit à causer à haute voix. Le Monarque présuma tout de suite que ce ne pouvait être des Lyonnais. Des Parisiens, sans doute : il paraît que les Parisiens sont presque comme des gens du Midi : même qu’en réalité, maintenant, c’est presque tous des gens du Midi ! Le Monarque prêta l’oreille. On parlait d’un raid de cavalerie accompli par des officiers de réserve. Et il lui sembla qu’on en parlait un peu comme il en eût parlé : parce que c’était un sujet de conversation, parce que, après tout, autant parler de ça que de parler d’autre chose. Sûrement, ce n’étaient point des cavaliers ; c’était mieux : des hommes qui aiment à s’entretenir de grandes choses qu’ils ne connaissent point, et qui sont belles, parce que c’est bien meilleur que de s’entretenir de ce qu’on connaît, et qui ennuie… Quels sont les meilleurs chevaux, des pur sang ou des tarbais, dont les ancêtres eux-mêmes, comme les pur sang, sont venus d’Arabie ? Quelle est l’allure à donner aux bêtes pour leur permettre de fournir une longue course ? Et l’on évoquait aussi la résistance résignée des chevaux de fiacre de Paris, qui meurent à la peine, mais abattent, jusqu’à l’heure de l’équarrissage, leurs soixante-dix kilomètres par jour.

Il y avait trop longtemps que le Monarque n’avait ouvert la bouche. Et un sujet comme celui-là, un sujet général, un sujet comme on en débat le soir, au cercle de l’Espélunque, sur quoi tout le monde, voyons, peut avoir une opinion ! Il approcha son verre d’absinthe de ses lèvres, le reposa sur la table avec un petit tintement décidé, qui attira l’attention, et tourna brusquement sa chaise.

— Messieurs, dit-il, messieurs…

Ils étaient trois, autour de cette table de marbre, là, à côté de lui : un monsieur décoré, en redingote, petit, sec, presque aussi sec et mince que le Monarque lui-même, et deux autres, qui portaient des costumes d’automobilistes. Des personnes riches, c’était certain. Et des poseurs, qui prirent un air un peu pincé, pour montrer qu’ils n’avaient pas l’habitude d’être interrompus par des consommateurs qui ne leur ont pas été présentés. Mais le Monarque s’en fichait. Le Monarque se fiche de tout, quand il a envie de causer. Est-ce que personne cause comme lui, est-ce qu’on ne l’écoute pas, toujours ?

— Messieurs, dit-il, je ne sais pas ce que c’est que vos chevaux du Nord ! Je ne les connais pas et ce que vous en dites ne me donne pas envie de les connaître. Péchère ! Des demoiselles, des vieilles dames… Un cheval de la Camargue, un cheval de mon pays, peut faire cent kilomètres, un homme sur le dos !

— Par semaine ? dit le petit monsieur décoré, légèrement.