— Soit. Il faudrait donc dire que l’homme de lettres peut s’abstenir de faire de la politique active — mais que, de toute façon, même contre sa volonté, il devient un animateur politique.
— C’est mon avis. Supposez que j’écrive un roman « colonial » sur les nègres, ou les jaunes, ou même les Français perdus de Saint-Pierre-et-Miquelon, ou encore le bagne de Cayenne. Je n’ai pas du tout l’intention de faire de la politique. Je dis ce que j’ai senti, comme je l’ai senti. Mais alors l’opinion publique, mais alors les membres du Parlement, réagiront. Ils se diront : « Comment donc, ces gens existent ? Et voilà comment ils pensent, vivent, meurent. Il importe de les traiter de telle ou telle manière. » Ainsi ce livre de pure littérature deviendra un élément de politique coloniale.
— Je n’y avais pas réfléchi… Ce que vous dites me paraît pourtant d’autant plus vraisemblable qu’un écrivain, comme tout le monde, ne saurait s’empêcher d’avoir son idée sur les fins dernières de l’homme et le mystère de l’après-vie, c’est-à-dire sur la religion ou sur une religion, et que toute question religieuse, dans un État, aboutit fatalement à une question politique.
— Vous m’avez compris.
— Cela revient à penser que beaucoup d’œuvres littéraires ont pour origine, volontairement ou involontairement, une conception sociale, et par suite politique ?
— C’est bien cela.
— Mais alors, moi, moi ?…
— Écoutez, Pamphile !… Vous comptez, n’est-ce pas, dans votre génération, des jeunes hommes qui déjà se sont engagés dans la carrière où vous voulez vous distinguer ? Quelle est leur attitude, quelles sont leurs tendances politiques ?
— Il me semble qu’ils sont souvent réactionnaires. C’est, dirait-on, la mode.
— Et quelles étaient les tendances des générations littéraires précédentes, celles du second Empire ou du gouvernement de Juillet ?