— La liberté, et même la licence, si vous voulez, dont jouissent les écrivains, n’ont pas changé de 1913 à 1925. Donc, si c’était cela seulement, les ouvrages de l’esprit auraient rencontré autant de lecteurs avant qu’après la guerre. Il faut chercher ailleurs…

— Vous disiez l’autre jour qu’il apparaît un renouveau, dans la littérature, toutes les fois que se modifie l’état de la société. Cela pourrait être l’explication.

— Et ceci, en effet, est un élément qui n’est pas négligeable. Toutefois, je voudrais bien qu’on pût me montrer ce qu’il y eut de changé dans l’état social de la France, après et avant la chute du second Empire : rien, ou presque rien. Non, non, l’explication est insuffisante.

— Mais alors ?…

— Je soupçonne qu’il faudrait tenir compte des impondérables… Il se peut que la guerre accoutume aux émotions fortes, qui demeurent un besoin pour l’organisme. Cela pour les non-combattants et même pour les combattants, qui ont tant souffert, et pensaient ne plus pouvoir, si par hasard ils survivaient, rêver que d’idylles et de bergeries. Sinon, comment justifier, ou excuser, la vogue du roman d’aventures ? On ne veut plus entendre parler de la guerre, soit. Mais on a faim de fictions où le risque, l’imprévu, l’impossible, jouent un rôle. Et surtout l’on désire ardemment sortir de la réalité parce que la réalité n’est pas gaie. Elle n’est jamais gaie, après une guerre, quand on a été battu…

— … L’expérience, ajouta Pamphile de son cru, vient de nous montrer qu’il peut arriver qu’elle ne le soit pas davantage, quand on est vainqueur.

— Hélas ! oui… Joignez à cela que, après un grand conflit, et des traités qui n’ont pu guère régler les choses que sur le papier, par surcroît avec une faiblesse d’imagination bien humaine, ou des arrière-pensées, de la part des négociateurs, qui se retournent contre eux, et où ils s’empêtrent, la politique intérieure, qui intéresse plus ou moins tout le monde, cède fatalement le pas, dans la presse et dans les soucis des dirigeants, à la politique extérieure. Or il n’y a rien de plus ennuyeux, pour la majorité des citoyens, que la politique extérieure, pour la bonne raison qu’ils n’y comprennent absolument rien. Il faut pourtant bien exercer ce qu’on a d’esprit : alors on lit des romans !

— Mais, dans ce cas, interrompit Pamphile, assez inquiet, le jour où l’Europe — et la France par conséquent — auraient repris leur équilibre, où le franc remonterait, où nous saurions définitivement ce que l’Allemagne paiera ou ne paiera pas, où nous connaîtrons, de manière également définitive, que ce seront toujours les mêmes députés qui seront réélus, où les commerçants se contenteront de gagner, honnêtement, vingt pour cent sur leur prix de revient, les auteurs et les éditeurs reverront les vaches maigres ?

— C’est bien possible. J’avais oublié de signaler, cependant, que le changement des conditions économiques transformant, de façon notable, la manière de vivre des travailleurs manuels, et plus encore celle des populations rurales, il est apparu une nouvelle clientèle pour les livres. Cependant, il n’est pas possible de croire que ce sont ces nouvelles couches qui font le succès de nos plus récents romanciers, à moins que ceux-ci ne cultivent le genre populaire de l’aventure, ou celui de la pornographie, simple et facile à suivre, même en voyage et à l’étranger — ce qui devient rare, car si par chance celle-ci joue un rôle dans leurs ouvrages, elle est d’ordinaire trop compliquée chez certains d’entre eux pour être accessible au commun des mortels.

— Mais enfin, combien de temps durera cette période favorable ?