» Alors je vis une chose étonnante, sublime. Son camarade — je crois que c’était une femelle, — lui jeta de l’eau sur le corps comme pour le rafraîchir, le ranimer, et l’autre, le blessé, remua doucement la tête. Il avait l’air de dire : « Merci ! laisse-moi ! » Puis l’éléphant valide lui noua sa trompe autour du cou — je ne saurais trouver d’autres mots — et fit un bond gigantesque ; malgré le poids incalculable qu’il avait à porter, il escalada la berge — je ne les retrouvai jamais.
» Mais au moment où j’ai vu ça, mon vieux, cet animal que je considérais comme une énorme brute, enlaçant le corps de son ami pour le sauver, j’eus l’idée que je venais de commettre un assassinat, et que ces bêtes avaient raisonné, agi, souffert comme des hommes !
» Ailleurs, j’ai vu des marsouins, des légionnaires, des Sénégalais, emporter du champ de bataille leur officier blessé. On considérait ça comme héroïque, et c’était héroïque, en effet, ils étaient cités pour ça. Mais alors ?… »
LES FORCES MORALES
LES FORCES MORALES
— … Il faut compter aux colonies, me dit-il, avec les forces morales. Du reste, c’est très simple : elles se ramènent à une seule : la sorcellerie.
— Partonneau, tu vas fort ! Et l’Islam en Afrique, et les mandarins confucianistes en Indo-Chine, les missionnaires catholiques et protestants partout ; l’administration civile elle-même. Elle ne repose pas uniquement sur la force brutale, l’administration ! Du moins elle l’affirme. Elle entend représenter la civilisation…
— Même l’influence morale de l’administration, c’est de la sorcellerie !… Parce que la force matérielle, pour l’indigène, est conditionnée, causée par des esprits invisibles, par des fétiches qui la procurent. L’administrateur ou le chef militaire a de bons fétiches, des fétiches plus puissants que les fétiches locaux, voilà tout. Le marabout musulman est un féticheur monothéiste, pas autre chose. Et le missionnaire apporte d’autres fétiches, un peu différents. Tout primitif est un pur spiritualiste. L’explication matérialiste des phénomènes est une des conceptions les plus récentes — et par conséquent une des moins solides — qui soient entrées dans la cervelle de l’humanité.
— Mais les sorciers, les vrais sorciers indigènes, ce sont des fumistes ou des empoisonneurs, ou les deux !
— Pas nécessairement, ou pas du tout. Quand ils empoisonnent, c’est dans l’exercice de leurs fonctions. C’est l’esprit qui habite le poison qui tue, et légitimement, non pas eux. Eux ne sont que l’intermédiaire, l’instrument. Ils représentent la justice immanente, et la moralité telle qu’on la conçoit autour d’eux, telle qu’on en a besoin autour d’eux. Une justice qui nous choque, mais supérieure, religieuse. Ils sont un élément d’ordre et d’organisation. Ils découvrent les voleurs plus sûrement qu’un juge d’instruction ; les criminels aussi : ce n’est pas toujours le vrai criminel : mais bah !… Dans une communauté régulièrement constituée, l’essentiel est d’en trouver un, et que le vouloir social de réparation, de sécurité soit satisfait… Relis la Dernière Incarnation de Vautrin.