» A Messira, il y a des Ouolofs musulmans et chrétiens, et aussi des Sérères fétichistes. Tout ce pays, auparavant, était aux Sérères. Mais ils reculent progressivement devant les Ouolofs, parce que, étant fétichistes, leurs bons dieux ne leur défendent pas de se saouler avec du gin, avec de la bière de mil, avec du vin de palmes, avec tous les breuvages qui ont un peu plus de goût que l’eau pure ; et ça ne paraît pas avoir été salutaire à leur tempérament. Pourtant, il y a une trentaine d’années, il en restait encore pas mal, braves gens au fond, bien qu’à peu près complètement abrutis, et ils avaient à Messira une belle case-fétiche, toute remplie de ces bonshommes en bois que les collectionneurs paient maintenant les yeux de la tête, un collège de sorciers et un grand-sorcier, comme qui dirait une espèce d’archevêque des Sérères, lequel se livrait dans la case-fétiche à un tas d’opérations extraordinaires. Ce grand-sorcier était un vieux noir, sérieux comme un âne qui boit, très convaincu de ses mérites, mais assez facile à vivre et avec lequel, personnellement, j’entretenais les meilleures relations.

» A l’autre bout de Messira, il y avait la chapelle de la mission lazariste, pour les Ouolofs catholiques, et une espèce de presbytère où vivait le missionnaire, le père Mottu. Lui aussi un très brave homme, dans son genre, plus près du mien ; mais je ne le lui montrais pas : le principe de non-intervention, tu conçois. Si tout le monde avait bien voulu en faire autant !…

» Tout le monde, et en particulier Chambédisse, le douanier, par malheur, ne voulait pas en faire autant. Chambédisse, avec passion, avec convictions, avec fureur, se déclarait nettement anticlérical. C’est ce qui l’a lié avec le père Mottu.

— Partonneau, voyons !…

— Je te dis les choses comme elles sont, et si tu voulais bien y réfléchir un seul instant, tu découvrirais que ce rapprochement était inévitable. A quoi bon avoir une opinion si l’on ne peut l’exprimer ? Chambédisse ne pouvait me l’exprimer, ni à mon unique commis des Affaires indigènes, à cause du principe de non-intervention, que je respectais scrupuleusement, et que j’imposais à mon personnel de respecter ; alors il est allé droit à l’ennemi, je veux dire au père Mottu. Le père Mottu se devait de tenir le coup. Il l’a tenu.

» Ça fait que, peu à peu, ils sont devenus inséparables, justement parce qu’ils n’étaient pas du même avis. Si tu crois qu’à Messira les sujets de conversation sont nombreux ! Au fond l’un et l’autre étaient heureux d’être tombés sur celui-là, qui est inépuisable. La partie n’était pas tout à fait égale, parce que Chambédisse puisait principalement ses arguments dans Léo Taxil, et le père Mottu dans la Somme de Saint Thomas, un meilleur auteur. Mais jamais Chambédisse ne s’avouait vaincu, et, quand il avait battu en retraite, ce n’était que pour un moment. Une fois seul, il pensait : « Voilà un nouveau raisonnement qui va lui en boucher un coin. » Ces nouveaux raisonnements lui apparaissaient surtout à l’heure de l’apéritif. Une absinthe le rendait lucide, plusieurs lui inspiraient une véritable éloquence, devant laquelle le père Mottu cédait apparemment.

» Mais alors, le lendemain, c’était le missionnaire qui revenait ! Il avait trouvé la réponse, il écrasait son adversaire. Mais ce n’était pas pour longtemps.

» Et un jour, un jour — ah ! laisse-moi le qualifier de fatal ! — Saint Thomas eut le dessus, définitivement. Je crois que, ce jour-là, Chambédisse avait un peu dépassé son habituelle dose apéritive. Son cœur se fondit, la lumière brilla pour lui. Il vit, il crut, il fut désabusé. Ce n’était plus Chambédisse, c’était Polyeucte, dans toute l’ardeur et le délire d’une foi nouvelle, Polyeucte acharné contre les faux dieux.

»  — Mon père, dit-il au missionnaire, je suis converti. Vous m’avez converti ! »

Le père Mottu répondit, comme il convient, qu’il en louait le Seigneur.