» — Cela vous regarde, répondis-je. Adressez-moi un vœu en ce sens. Je le transmettrai à l’administration centrale, mais sans l’appuyer, je dois vous en avertir. L’offense est insignifiante, et ce juge est un excellent magistrat, sérieux, bon juriste, fort attaché aux devoirs de sa charge. Avez-vous un autre reproche à lui faire ?
» — Celui-là suffit ! répliqua la délégation d’un air sombre.
» Elle tourna les talons. Je reçus quelques heures plus tard la plainte qu’elle formulait contre ce juge « au nom de toute la population de l’île et de l’honneur des femmes ». Je l’envoyai telle quelle, sans commentaires, à l’administration de la rue Oudinot — et l’administration s’assit dessus, comme tu peux le penser. Je suppose même que les jeunes rédacteurs du ministère des colonies s’en firent une pinte de bon sang, peut-être même le ministre, si cette réclamation est tombée sous ses yeux, ce qui n’est pas probable.
» Une des rares distractions, à Saint-Esprit, est d’aller lire les télégrammes de navigation, qui sont affichés, sur papier jaune, devant les bureaux du capitaine de port. C’est ainsi que les habitants de la toute petite ville apprirent que le Gaurisankar — à propos pourquoi est-ce que nous donnons des noms de montagnes aux bateaux ? C’est idiot ! — arriverait bientôt, débarquant un certain nombre de passagers, parmi lesquels l’infortuné magistrat, cause involontaire d’un si grand scandale.
» La population de Saint-Esprit tint des conciliabules nombreux, mais si secrets que ma police, du reste fort restreinte et médiocrement adroite, ne me put donner aucun renseignement sur les décisions prises :
» — Ils veulent se venger, me dit-on seulement. Une vengeance épouvantable, inoubliable !
» Voulaient-ils donc tuer ce pauvre juge ? Je ne les en croyais pas capables. Ce sont de bonnes gens ; ils sont très doux. Le seul crime dont on se souvienne a été commis, dans l’île, il y a cinquante ans, et encore par un marin étranger. Cependant, je crus devoir prendre toutes les précautions possibles. Je groupai mes forces de police au grand complet — une douzaine d’hommes — sur l’appontement, dès que le Gaurisankar fut en vue. Et je m’établis là en personne, pour voir, et imposer mon autorité.
» Je n’eus rien à faire, absolument rien. On ne voyait pas, si loin que les yeux pussent chercher, un seul habitant mâle de l’île du Saint-Esprit. Où s’étaient-ils cachés, dans quelles gorges de la montagne, quelles cavernes ? Mais toutes les femmes étaient là, deux mille femmes environ, les vieilles et les jeunes, rangées en haie depuis l’appontement jusqu’au tribunal. Toutes habillées de noir, sans un bijou, sans une fleur, et silencieuses, dramatiquement, invraisemblablement silencieuses. On n’entendait que le piaillement des mouettes. Ces femmes étaient là, voilà tout : un double mur noir.
» … Le pauvre juge grimpa l’échelle de l’appontement et parut. Tout d’abord, il ne distingua quoi que ce fût qui le pût choquer : rien que ces deux sombres murailles, qui couraient à l’infini, et des yeux étincelants sous des coiffes noires, à la bretonne. Il mit le pied sur le quai… Les deux premières femmes, à droite et à gauche, crachèrent. Oh ! pas sur lui ! A ses pieds, seulement ; deux larges crachats, préparés, délibérés. C’est à peine pourtant s’il y fit attention. Mais les autres, l’une après l’autre, les deux mille femmes de Saint-Esprit ! Les crachats tombaient, deux par deux ; on entendait leur petite pluie sur la route — et pas un autre bruit. Ah ! il avait dit que les femmes de Saint-Esprit étaient coquettes et bavardes ! Il pouvait les regarder, toutes vêtues comme des veuves. Et de leurs lèvres, devant lui, tant qu’il resterait dans l’île, ne sortirait jamais un mot. Seulement ce petit bruit de crachats, quand il passerait. Pas autre chose…
» Alors, le juge comprit, et blêmit. Il marcha plus vite, et s’enfonça sous la porte du tribunal. Il ne quitta cet abri qu’à la nuit pour gagner sa maison. Mais le lendemain, du tribunal à cette maison, c’était la même chose… Il tint bon six semaines, puis sollicita son rappel. Il était vaincu. Vaincu par ce silence, ce noir, ce dédain spumeux. »