— C’est un ancien officier russe, fit Barnavaux à voix basse. On dit qu’il servait dans la marine de son pays, à Port-Arthur, pendant la grande guerre… Et puis il a déserté et il est venu ici, s’engager à la légion. Des raisons pour ça ? Il n’y avait peut-être pas de raison : il est louf, je vous dis. Voilà tout. C’est pas le seul.
Je crois que le légionnaire avait entendu. Cependant il sourit encore :
— Regardez celles-là, les vraies fourmis, dit-il. Comme c’est pareil, hein, comme c’est pareil !
Et je m’aperçus qu’il était couché la tête en travers d’un chemin de grosses fourmis rousses. C’était sur ces insectes qu’il rêvait, comme un grand enfant désœuvré.
— Tenez, continua-t-il, en voilà une qui ne porte rien dans ses pinces, et qui est peut-être égarée. Je l’agace avec ce brin de paille : comme elle a peur, comme elle est lâche ! Elle a perdu la tête, elle fuit comme une folle. Mais celle-là, au contraire, qui rapporte un bout de bois à la fourmilière, rien ne la détournera de sa route, allez ! Tenez, je jette un caillou sur elle, la voici à moitié broyée. Que lui importe ! Elle sort du désastre avec trois pattes, le ventre aplati, une antenne coupée, mais elle n’a pas lâché son fétu. Et si j’essaye de lui arracher ce fétu, elle n’hésite pas, elle mord, elle lutte contre moi, — contre moi, un monstre si grand que ses yeux sans doute ne peuvent m’apercevoir tout entier. Vous ne comprenez pas ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’une fourmi qui a trouvé son travail est comme une somnambule. Elle ne peut plus rien concevoir que ce travail, elle a perdu sa volonté, perdu même l’instinct de la conservation. Les oiseaux qui font leur nid, les oiseaux qui élèvent leurs petits, pour eux, c’est très probablement la même chose ; et c’est ça qu’on appelle l’instinct : un commandement qui est au-dessus de l’individu. Eh bien, ces jaunes, ce milliard de jaunes, ils sont comme les fourmis et comme les oiseaux : ils ont le somnambulisme de leur tâche, et c’est pour ça qu’ils me font peur !
Sur sa bizarre face d’homme-chien passa tout à coup une expression de terreur si douloureuse qu’elle me donna à moi-même l’envie de fuir.
— J’étais sur le Pétropavlosk, moi, dit-il, j’étais sur le Pétropavlosk…
— Le cuirassé que commandait l’amiral Makarof à Port-Arthur, et qui a sauté, murmura Barnavaux. Pauvre bougre ! Je comprends, maintenant, je comprends pourquoi…
Et il se toucha le front.
— L’horreur de ça, murmura le légionnaire, l’horreur de ça ! Ne prenez pas des airs mystérieux pour vous dire que j’ai la tête malade. Ce n’est pas la peine, je ne me fâcherai pas. Vous faites seulement une petite erreur : j’ai la tête très solide, ce sont les nerfs qui sont détraqués, les nerfs et… et le moral peut-être. Je ne puis plus entendre une porte claquer derrière moi, et quand on me met la main sur l’épaule j’ai envie de tomber. Mais ma mémoire fonctionne bien et mon cerveau n’est pas touché. Je me rappelle tout. Mais ce que je me rappelle, c’est une chose que vous ne vous figurez pas : j’ai peur pour plus tard, peur pour toutes nos races. Y êtes-vous ?