» L’ouragan de fer ne passait plus qu’à notre droite, à notre gauche ; nous nous disions tous, ivres de l’angoisse traversée, la cervelle en bouillie : « C’est fini, ça n’était pas pour aujourd’hui, on est réchappé. » Et alors, les autres, et peut-être moi aussi, on commença de rigoler autour du Chinois, parce qu’on se croyait sauvé, parce qu’on était content, parce qu’on était embêté devant lui. Il dit de nouveau, poliment :
» — Où ça y en a boy compter blanchissage ?
» Et prenant ses fiches de bois, il appela.
» — Ma lieutenant Piotre Ephimovitch !
» — Tu veux voir Piotre Ephimovitch, dit quelqu’un. Tiens, le voilà !
» Et il leva la main vers le mât de signaux. Celui où il y avait cette horreur, vous savez !
» Le Chinois leva la tête, et je ne sais pas ce qu’il aurait dit. Je ne le sais pas, ni personne, ni lui, parce que nous venions de toucher le piège, le piège où nous avions été conduits, les deux torpilles mouillées entre deux eaux !… On n’a pas beaucoup souffert, c’est seulement, après tout, comme si le cœur se décrochait. J’ai vu l’eau monter en grands jets du côté de la mer que je regardais, et puis le bateau n’est pas remonté. Il était coupé en deux… Voilà ce que c’est que la vie de quinze cents hommes : il ne faut pas longtemps pour que ça devienne le rien, la nullité, la pourriture. Moi, on m’a repêché par hasard…
» — Et le Chinois ? demandai-je.
» — Comment voulez-vous que je sache ! dit le légionnaire d’une voix subitement furieuse, et qu’est-ce que ça vous fait ? Il y en a encore trop, hein, trop ! Six cents millions dans la fourmilière ! Et tous somnambules, quand ils ont leur tâche, comme les vraies fourmis : aveugles, sourds, insensibles, sans nerfs. Il y en aura toujours trop, je vous le répète. »
Il essaya de donner un regard plus ferme à ses yeux d’animal égaré.