Les nuées traînent, s’accrochent au rocher, aux arbres devenus gigantesques, se condensent, retombent en cascatelles. Quand on arrive au col, c’est encore la mer qu’on retrouve à ses pieds, la mer indomptée d’Annam, si furieuse que malgré la hauteur on l’entend se battre contre les falaises, élargir en grondant ses chantiers de démolition. Et de beaux arbres toujours, sombres, lisses et droits ; ou des banyans chevelus, tortus, jetant partout des racines aériennes, des piliers comme pour une maison qu’on ne finit jamais de bâtir, des branches qui s’entortillent autour d’autres branches comme des lianes. Puis ce sont d’autres arroyos, d’autres lagunes, d’autres isthmes de sable où les hommes enfoncent… C’est pourtant la grande route, celle des mandarins jadis, des fonctionnaires maintenant. Toute la population d’alentour est asservie, depuis des siècles, au métier de bête de somme, elle traîne des malles, des caisses, des dignitaires, jaunes ou blancs, en chaise à porteurs. Les besoins augmentent, la corvée devient plus écrasante, les voyageurs européens plus nombreux, plus vulgaires, aussi, plus brutaux. J’en vis qui brandissaient des revolvers. Alors les porteurs disparaissaient ; ils se défendaient de la violence par la fuite. Je sentis diminuer mon regret de quitter ce pays. Je souffrais d’avoir ma responsabilité dans ces choses, et de les voir.
— Barnavaux, lui dis-je, vous reviendrez en France, vous aussi ?
— La France, répondit-il, d’un air étonné, la France ? Mais c’est pas un pays où on peut vivre !
Et il allongea une taloche à un porteur qui traînait le pied.
— Un pays où il n’y a que des blancs, expliqua-t-il : on n’est pas servi !
Et je conçus qu’il ne comprenait plus, de la France, ni les femmes, ni les hommes, qu’il dédaignait leur humble vie, parce que, sous des cieux nouveaux, il avait goûté la puissance.
DEUXIÈME PARTIE
I
LA QUININE
Le temps coula. J’étais en France, mes visions de là-bas étaient devenues des souvenirs. C’est une transformation douloureuse, et qu’on a peur de reconnaître. On descend dans son passé : on n’y retrouve plus que des momies ! Je ne désespérais pas toutefois de revoir Barnavaux : à son tour, comme tous les autres, avec la relève. Et il reviendrait ainsi, sans doute, périodiquement, jusqu’au jour où sur un sol barbare la mort le fixerait au cimetière ; où bien adjudant de garde civile, fin souhaitée de tous les vieux soldats qui ne désirent pas mourir dans leur pays. Il n’avait jamais envisagé que ces deux hypothèses, elles lui paraissaient presque aussi naturelles, et, à tout prendre, aussi heureuses. Pourtant il devança son tour. Un matin, dans mon courrier, je trouvai une lettre de lui, et elle ne portait pas un timbre colonial. Barnavaux attribué à la garnison de Paris, était au Val-de-Grâce pour paludisme invétéré et anémie tropicale. Il me donnait ces nouvelles de son écriture ordinaire, qui est assez bonne, propre, ronde et appliquée, et de son orthographe personnelle, qui change volontiers les participes passés en infinitifs. « C’est pour avoir le plaisir de votre visite », ajoutait-il sans fard. Il savait bien que je viendrais !
Tout de suite, je courus au Val-de-Grâce. Barnavaux n’était pas couché. Je le trouvai assis sur un banc du vieux jardin, affublé de la sinistre capote grise des malades militaires, coiffé du disgracieux bonnet de coton. Pourquoi impose-t-on à ceux que l’affaiblissement de leurs forces ou la peur de la mort rendent déjà mélancoliques et découragés ces costumes dégradants et tristes ? Est-ce que ce n’est pas une erreur médicale, est-ce que ce n’est pas un crime contre l’humanité ? Barnavaux regardait passer, sans les voir, des centaines de malheureux pareils à lui ; il était en plein soleil, et l’on devinait qu’il faisait reproche au pâle soleil de ce méchant été de n’avoir pas plus de lumière et de chaleur. Il grelottait ! Cependant il me sourit bravement, il me tendit la main. Avez-vous connu ce sentiment d’angoisse qu’on éprouve à retrouver toute blanche une main jadis forte, tannée, noircie, ouvrière ? Les femmes vont peut-être aux malades franchement, avec l’élan généreux de leur âme maternelle. Mais nous ! Nous avons peur comme devant des sauvages, devant des êtres qui ne nous ressemblent pas, à qui on ne sait, à qui on ne peut parler ! Mais Barnavaux me dit tranquillement :