Bossebœuf portait toujours la même redingote, encore plus honteuse, trouée, souillée de terre. La semelle de ses forts souliers était encore solide, mais il en avait remplacé les lacets par des ficelles. Il ouvrit ce vêtement déshonoré, fouilla dans la poche intérieure, en retira son peigne, son miroir, et un gros paquet de titres, réunis par une ficelle.
— Eh bien ? demanda M. Barillot, qui ne comprenait pas.
— M. le président, c’est pour que vous les gardiez… Quand vous m’avez acquitté, vous m’avez dit : « Vous êtes sur une voie bien dangereuse ! Avec vos habitudes d’intempérance et d’oisiveté, je crains bien que la fortune mise entre vos mains ne disparaisse bientôt. Devenez un bon citoyen, tâchez d’acquérir des principes d’économie. » Oh ! je m’ rappelle, je m’ rappelle ! Et vous aviez bien raison… Alors j’ai pensé qu’ vous pourriez m’ conserver ça et m’ donner les revenus. J’ passerai les prendre. Ça m’ fait rien d’ passer, monsieur l’ président, j’aime ça. Ça m’ fera une occupation. Et j’ peux pas laisser l’ paquet chez l’ notaire, j’ vous ai dit qu’ j’ai pas confiance dans les notaires. J’ lui ai donc tout r’pris, à celui-là. Seulement, je m’ suis dit : « Un homme qu’est placé par le gouvernement pour condamner les autres, ça doit être honnête, il peut pas y avoir plus honnête ! » Voilà : vous m’empêcherez de faire des bêtises, comme ça, monsieur le président.
— Mais je ne peux pas ! cria M. Barillot. Je ne peux pas ! Je ne suis gardien ni des deniers publics ni des deniers privés, je ne puis pas l’être, ce serait contraire à tous mes devoirs. Il y a les notaires…
— Mais puisque je vous dis que je n’ai pas confiance dans les notaires, insista Bossebœuf.
— Alors, adressez-vous aux banques, aux établissements de crédit.
— Mais, monsieur le président…
— Je ne peux pas ! Quand je vous répète que je ne peux pas !
— Alors à quoi ça sert, la justice ? fit Bossebœuf, sincèrement stupéfait.
Il reprit son paquet de titres et s’en alla, mélancolique.