— Il faut remonter, grand’mère. Je vais vous reconduire.

— … Ils se cachent ! répéta la singulière apparition. Ils se cachent ! Pourquoi ne viennent-ils pas ?…

Le maître de la maison la poussa tendrement. On entendit qu’il l’aidait à monter l’escalier. Il revint en s’excusant :

— Vous voudrez bien pardonner, monsieur, dit-il à Triennes. Je l’appelle grand’mère : c’est mon arrière grand’mère, en réalité. Elle a cent ans. Vous voyez qu’elle marche encore gaillardement, sa vue est bonne, son ouïe aussi… Seulement, ses yeux ont beau ne pas lui faire défaut, ni ses oreilles, elle ne voit, elle n’entend plus, dans son esprit, personne de vivant ; vous êtes, je suis moi-même pour elle comme si nous n’étions pas. Il n’existe plus, dans sa pensée, que son mari, mort il y a quarante ans, son père, disparu il y a plus d’un demi-siècle, et ceux de ses enfants qui sont déjà dans la tombe. Elle ne conçoit point qu’ils ne soient pas là, près d’elle. Elle les cherche, elle les cherchera jusqu’à sa mort à elle-même. C’est très triste… Parlons maintenant de ce qui vous amène, voulez-vous, monsieur…


Triennes eut beaucoup de peine à retrouver dans sa mémoire l’objet de sa démarche. Il était déconcerté. Sa pensée retournait toujours à l’étrange vision, qui continuait de le poursuivre. Et il songeait que les vieilles, très vieilles nations, telles que la France, sont comme cette centenaire, qui ne distingue plus rien du présent, mais le seul passé, s’égare à ouvrir toutes les portes, à fouiller tous les recoins, pour y découvrir, non pas ce qui est, mais ce qui a été, et ne sera jamais plus. Et il se demandait aussi, avec inquiétude : « Est-ce que moi, moi aussi, l’écrivain, je ne suis pas un peu comme cette pauvre femme, est-ce que je ne passe point ma vie, inutilement, à ce pourchas illusoire ? Est-ce qu’il n’y a pas mieux à faire ; ne serait-il pas possible, enfin, de voir en avant ?… »

TABLE DES MATIÈRES

Monsieur Barbe-Bleue… et Madame[1]
Comment M. Boubal en fut[19]
En Diligence[27]
L’Épouvantail[39]
La Théologienne[49]
Les Ombres reviennent[59]
Une Femme d’affaires[67]
Le Retour[77]
Le Verglas[85]
Une Robe de soie[93]
Combats de boxe[103]
Moustache[111]
La Consultation[121]
En une Nuit…[131]
La Justice immanente[141]
Rhéa[151]
La Choulette[161]
Réconciliation[169]
Le Testament[177]
La Haine[185]
Un vrai Pêcheur[195]
Albert[205]
Bossebœuf, vagabond[217]
La Centenaire[227]

ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 15 SEPTEMBRE 1922,
PAR FRAZIER-SOYE,
168, BOULEVARD DU MONTPARNASSE,
A PARIS, POUR
LA SOCIÉTÉ D’ÉDITION
“LE LIVRE”