La femme suppliait. Il y avait des larmes dans ses yeux ternis et sur son masque pâle : à cause de l’outrage qu’on lui faisait devant tout le monde, et qu’elle avait besoin, peut-être, de ce voyage pour son commerce, ou pour manger, Rivier se sentit ému ; il voulut intervenir.
— Si elle a payé sa place, voyons !
— Vous, on ne vous parle pas ! cria Coulon. Vous pouvez fermer. Si elle a payé sa place, qu’elle aille au bureau, on lui rendra son argent. Mais elle ne montera pas. Elle ne montera pas, entendez-vous ! V’là vot’ place dans le coupé, hein ? Prenez-la tout de suite, ou je pars sans vous !
Le bois de ses fortes galoches claqua sur le pavé. Rivier sentit chez cet homme une obstination obtuse et indomptable. Les galoches retentirent encore, cette fois sur le timon de la diligence, que Coulon venait d’escalader. Il était sur son siège, il rassemblait ses rênes, ses joues déjà se creusaient pour produire ce petit claquement de la langue contre le palais qui excite les chevaux au départ autant qu’un coup de fouet. Rivier n’eut que le temps de sauter dans le coupé, et la diligence s’ébranla. Se penchant pour regarder en arrière, il vit la pauvre femme s’éloigner, la croupe épaissie, dans la majesté douloureuse de sa fatigue et de son fardeau. Toute cette scène lui avait paru absurde. Il n’y pouvait trouver qu’une explication, c’est que le conducteur était ivre ou fou ; et sur cette route qui s’élevait et descendait en lacets aigus, comme le vol d’une mouette, taillée dans le roc d’un côté, et de l’autre sans parapet au-dessus d’un abîme, ce soupçon lui donna froid dans le dos.
Mais Coulon avait la main ferme. Il hochait la tête, il marmonnait entre ses dents. Toujours pourtant il prenait les virages avec sang-froid, avec prudence, avec décision. A la montée de Longchaumois, ayant mis ses bêtes au pas, il se retourna clignant de l’œil.
— Il n’en est jamais monté une dans ma voiture, jamais, jamais : depuis cinq ans ! Après ma mort, on fera ce qu’on voudra aux messageries. Mais jusque-là, jamais !
Il siffla pour encourager ses chevaux et reprit, s’adressant à Rivier :
— Ça vous étonne, n’est-ce pas, ça vous choque ? J’suis un barbare, un sans cœur, un type qui favorise pas la repopulation. Mais quoi qu’vous voulez ! Y a cinq ans, y en a une qui grimpe dans ma bagnole. Comme celle-là, tenez, juste comme celle que vous venez de voir : grosse à pleine ceinture ! C’était à Morez, pour revenir à Saint-Claude. J’dis comme celle-là !… C’est pour la chose d’être enceinte, car pour la figure et les avantages corporels, et tout, elle était ben plus agréable… Mame Sévoz, elle s’appelait. Vous la connaissez peut-être. Non ? C’est vrai, vous êtes pas du pays, ça vous dit rien, son nom… Enfin, c’est pour vous faire voir que c’était un beau morceau de femme, et que si ç’avait pas été mon âge, je lui aurais ben causé deux mots. Elle s’installe avec les aut’voyageurs, j’la r’garde, et j’fais, pour blaguer :
« — Vous payez qu’pour un, mame Sévoz ?
« — Ben oui ! qu’elle fait.