— Je ne sais pas, dit-il. J’ai oublié.

— Mon enfant, fit l’abbé Ledoux très gravement, je ne suis pas content. C’est si peu de chose, la science humaine, si vous n’avez la connaissance des inébranlables fondements de votre foi. C’est si laid, la beauté, si vous ne parvenez à la concevoir comme un effort vers la pureté, la sainteté… Mais vous ne m’écoutez pas. Hélas ! au catéchisme de persévérance, on ne m’écoute guère davantage ! Il n’y a ici qu’une personne dont l’intelligente pénétration de tout ce qui touche au divin enseignement me frappe. Elle assiste volontairement aux leçons, elle y brille d’une façon singulière. C’est une nouvelle Hroswitha.

— Mlle Emmeline, n’est-ce pas ? s’écria Jacques.

Ses yeux furent si brillants, d’un éclair subit, sa voix si haute et si changée que l’abbé s’arrêta, stupéfait. Quand il eut renvoyé son élève, il demeura quelques instants dans une rêverie qui n’était pas exempte d’inquiétude. Puis, hochant la tête, il se dirigea vers la sacristie, où se trouvaient rassemblées, depuis quelques minutes déjà, les jeunes filles du catéchisme de persévérance.

L’abbé les considéra tristement. Elles non plus ne lui donnaient pas de grandes consolations. Leurs familles les lui envoyaient par tradition, par orgueil aussi, pour bien montrer qu’elles étaient assez riches pour ne pas travailler de leurs mains, et pouvaient perdre du temps même à des choses dont personne maintenant ne comprend plus l’utilité. La plupart étaient stupides. Les autres faisaient tous leurs efforts pour le paraître : avoir le droit de ne pas comprendre constituait à leurs yeux un brevet de supériorité sociale ; elles prouvaient ainsi au pauvre abbé qu’il n’avait pas le droit de les punir, n’avait sur elles aucune action. Et seule, au dernier rang, dans sa modestie assumée, plus fine, plus pâle, les yeux baissés, Emmeline demeurée attentive et charmante. Son corps dépravé gardait une attitude simple et chaste, sa face aimable avait un air de délicieuse pureté. Emmeline jouissait profondément de tous ces mensonges dont elle était vêtue. Il est même possible qu’elle crût que ce vêtement était la réalité, tant l’apparence et le costume, même de l’âme, peuvent devenir l’essentiel pour une femme.

L’abbé, machinalement, posa la même question qui avait embarrassé Jacques tout à l’heure. Il la posa, plein d’ennui, sachant qu’on ne répondrait pas. Il haussa les épaules, résigné, devant un silence qu’il attendait, et se tourna vers Emmeline.

Elle parla d’un air aisé :

— Quand nous éprouvons le désir de faire une bonne œuvre, dit-elle, quand un mouvement intérieur nous dit de résister à la tentation, et que pourtant nous n’accomplissons pas le bien ou nous laissons succomber au mal, nous avons la grâce suffisante. C’est donc notre faute si nous avons péché.

— Et la grâce efficace ? fit l’abbé.

— Celle-là, répondit Emmeline, est irrésistible, ou du moins il faut un grand effort pour y résister, tandis que la grâce suffisante exige, au contraire, un effort pour qu’on l’accueille.