« Le mot m’était venu tout de suite à la bouche, simplement pour sa bizarrerie, je crois, pour l’impossibilité du fait. Songez donc : à Clamart, une maison hantée ! Mais l’homme se mit à rire — du reste… tenez, comme vous avez ri tout à l’heure !
« — Est-ce qu’on sait ! Des bêtises. Je crois plutôt que c’est trop grand : ça ne se loue plus, ces grandes maisons. Les clefs sont à l’agence, rue de Paris. Vous pouvez visiter, si le cœur vous en dit. Et vous aurez ça pour pas cher. Oh ! ben, oui, pour pas cher !
« — Mais le monsieur, celui qui avait loué après la Commune, est-ce qu’on sait pourquoi il est parti si vite ?
« Il ne répondit pas.
« Voilà pourquoi je décidai d’aller passer une nuit dans cette maison. L’aventure m’intriguait, comme elle vous aurait intrigués vous-mêmes. Il y a toujours une petite vanité qui vous pousse. On aime à pouvoir dire : « Mon cher, j’ai couché une fois dans une maison hantée… » L’affaire fut bientôt réglée avec l’agence, où, d’ailleurs, on fut très catégorique. Eh non, la maison n’était pas hantée ! Il n’y a pas de maisons hantées. Seulement, les grandes propriétés ne se louent plus, autour de Paris. Quand j’arrivai le soir avec un lit de camp, un pliant et un photophore, mon fidèle Moustache sur les talons, j’étais d’avance presque découragé : il n’y aurait rien, parbleu ! il n’y aurait rien !
« Et, en effet, quand on m’eut ouvert la porte, je ne trouvai rien que le vide, les toiles d’araignée, la poussière. Dans le vestibule, des cartouches, au-dessus des portes, laissaient voir des scènes de chasse, des déjeuners sur l’herbe, assez médiocrement peints. La salle à manger à pans coupés, avec un dallage en pierres de liais, donnait sur le jardin par trois larges fenêtres, et, par une porte à deux battants, sur un salon immense, dont les boiseries sculptées étaient peintes en blanc. Il y avait deux escaliers, l’un prenant dans le vestibule, l’autre dissimulé dans l’épaisseur du mur de ce salon. Une « folie », certes, une amoureuse maison du dix-huitième siècle, devenue plus tard la propriété d’honnêtes bourgeois, comme tant d’autres. L’escalier dérobé menait à une chambre à coucher dont toutes les parois avaient été décorées de glaces. Mais toutes ces glaces avaient été brisées, le même jour, aurait-on dit, brisées par des coups de feu : on distinguait encore le mince petit trou creusé par les balles, autour de larges fêlures en étoiles, régulières. Les brutes allemandes avaient voulu s’amuser, peut-être : c’est si tentant de crever des miroirs à coups de fusil ou de revolver. Plus tentant encore que de marcher dans la neige vierge, pour faire de sales trous noirs. Mais c’est un plaisir du même genre. Pourtant, je réfléchis que, si on avait commis ces dévastations « pour s’amuser », un instinct très ordinaire aurait porté ces barbares à tirer d’abord dans le milieu des glaces. Mais leurs blessures, au contraire, étaient à des places irrégulières : à droite, à gauche, en bas, en haut. Non, non, il ne s’agissait pas d’un jeu brutal et sauvage ; on s’était battu, dans cette pièce ; on y avait surpris quelqu’un. Mais qui ? Les défenseurs, ou les paisibles habitants de cette maison ? Je ne le saurais jamais, nul ne le saurait jamais. Drame obscur, effacé par trente ans de silence.
« Ah ! le silence, le silence ! Il y a plusieurs sortes de silence. Des silences neutres, naturels, ordinaires, des silences bienveillants, comme celui de la campagne endormie ; et des silences offensifs, perfides, hostiles : le silence de cette chambre était de ceux-là. Il me fallut un effort pour me dire : « S’il y a quelque chose, c’est ici. Et, par conséquent, c’est ici que je dois attendre et veiller. » Mais enfin, je fixai mon lit de camp sur ses tringles, je déposai sur le pliant un flacon de cognac, un revolver, le photophore allumé, j’attendis, et je veillai. J’avais fermé la porte. Moustache essaya de l’ouvrir avec sa patte, puis revint vers moi en gémissant. C’est un chien douillet : il n’a pas l’habitude de dormir sur le plancher nu. Je crus que c’était de là que venait son inquiétude, et lui fis signe de se coucher sur le lit de camp. Mais il refusa, et resta campé devant cette porte, le poil hérissé, grelottant.
« Alors, pendant des heures, de longues heures, je ne sais plus combien d’heures, ce fut l’angoisse, l’angoisse pure et simple, inutile, sans cause. Pas même l’impression d’une présence invisible, malveillante, dangereuse : l’angoisse, et c’est tout. J’avais seulement la sensation que des gens, des inconnus, avaient jadis, en ce lieu, attendu quelque chose d’atroce, d’inévitable, attendu, attendu, le cœur battant ; et mon cœur battait comme le leur… Et puis, tout à coup, Moustache se jeta en avant, ses lèvres noires retroussées sur ses crocs. Et il hurla ! Un grand hurlement qui déchira la nuit et me donna la chair de poule. Eh bien, quoi, quoi ? La porte était toujours fermée, et il n’y avait rien dans cette chambre, absolument rien que ce qu’elle contenait la minute d’auparavant. Pas une ombre, pas un fantôme, pas un bruit, excepté ces grands hurlements qui ne cessaient plus. Et Moustache se mit à reculer, à reculer, jusque vers le lit de camp où je m’étais assis. Il était égaré, il était fou de fureur et d’effroi, il tremblait, il bavait. Je n’essayai pas de le rassurer, de le caresser : il m’aurait mordu ! Aussi vrai que je vis, que je parle, que je fume une pipe en ce moment, je ne voyais rien, toujours rien ; mais il voyait, lui, je suis sûr qu’il voyait ! et même il entendait ! Par instants, à ses hurlements succédait ce petit aboi, sec, claqué, que jettent presque tous les chiens au moment d’un coup de feu. Et, brusquement, il gémit, il se pencha, il tira la langue, il fit comme s’il léchait une blessure, une invisible blessure sur une invisible forme étendue à ses pieds.
« … Et j’ai fichu le camp, oui, j’ai fichu le camp, à travers le jardin, jusqu’à la route, jusqu’à Paris, comme un lâche. Je n’avais rien vu, pourtant. Mais Moustache ?… »