« Et j’avais peur, horriblement peur. On m’eût enfermée avec une tigresse dans une cage de ménagerie que je n’eusse pas senti dans mes veines une telle épouvante, une telle conviction que dans un instant je serais dévorée. Je dis à mon mari :
« — Emmène-là, emmène-là où tu voudras, mais je ne veux pas coucher sous le même toit que cette bête !
« Il obéit si volontiers que je compris qu’il avait les mêmes craintes que moi. Il appela Rhéa, qui se leva lentement, constata avec satisfaction que je ne l’accompagnais pas, et sortit avec lui, comme soulagée, me jetant un regard d’indicible dédain : le regard dont une préférée écrase sa rivale ! Mais quand elle se vit enfermée traîtreusement dans une écurie, tout l’espace, jusqu’aux confins de l’horizon, s’emplit de hurlements si sauvages, où se mêlaient tant de douleur et tant de colère, que je ne pus m’endormir. Je n’étais pas jalouse de cette chienne. C’était elle qui était jalouse de moi ; et en même temps que je me sentais pénétrée d’une inquiétude qui allait jusqu’à la terreur physique, j’éprouvais aussi de la pitié.
« — Elle s’habituera ! dit mon mari.
« Et elle s’habitua, en effet. Mais il fallut conquérir sa résignation comme on triomphe des méfiances d’un enfant qui voit arriver une marâtre dans la demeure de son père. Il fallut la laisser des jours et des jours seule avec moi, pour qu’elle s’accoutumât à me voir et à me supporter. Il fallut lui offrir la présence de son maître, les promenades avec lui, les caresses qu’il lui faisait comme une récompense de sa conduite avec moi. Il fallut aussi nous observer tous deux, ne pas faire un geste qui trahît une affection dont elle souffrait encore, s’interdire durant longtemps tout geste qui eût pu réveiller sa défiance ombrageuse. Je me souviens, oui, je me souviens : un jour, dans le parc, comme elle nous suivait, Lestrange me prit par la taille… J’eus l’impression d’une poussée irrésistible, je vis mon mari rouler sur le sol : la chienne avait foncé sur nous, par derrière, d’un bond farouche, et maintenant, se tenait devant nous, les lèvres retroussées, les dents en avant, tremblante de rage.
« Elle fut battue longuement, et nous faillîmes la donner ou la vendre. Mais ce châtiment même sembla la faire réfléchir. Elle conçut peut-être qu’il y avait quelque chose de changé, qu’elle avait non seulement un maître, mais une maîtresse. Et parfois, à partir de ce moment, elle me fit des caresses singulières, presque humiliées, comme si elle eût avoué qu’il fallait compter avec moi, et qu’elle me suppliât de n’être pas son ennemie, et de la garder. C’était une sorte de paix armée, avec des élans de tendresse un peu triste, des bouderies, des retours, des timidités découragées, puis, semblait-il, la résolution d’accepter désormais une situation inférieure, pourvu qu’on la laissât continuer d’aimer son roi, et le servir.
« L’automne vint, et c’est alors qu’arriva l’événement imprévu et difficilement explicable que je vais vous dire. Vous connaissez sans doute ces instants de découragement qui suivent les premiers mois d’une union heureuse. Il fait que l’affection change de nature, et on ne le comprend pas encore. Les susceptibilités de l’homme s’éveillent, les rêves de la femme prennent un cours indéterminé et dangereux. Il y a des larmes et des silences, des brouilles et des raccommodements. Un soir que nous devions justement passer la soirée dans un château voisin, mon mari fut appelé subitement à Paris. Il exprima le désir de me voir renoncer à une distraction qu’il ne partageait pas. Il avait peut-être des soupçons, et peut-être ces soupçons n’étaient-ils pas absolument sans cause. Il y a des heures troubles dans la vie d’une jeune femme, des heures où elle ne sait pas. Si je l’avoue, c’est que ce n’était pas grave…
« Toutefois, ce fut « la scène ». Il y en a dans tous les ménages, et il y en aura toujours. L’essentiel est seulement qu’elles ne laissent pas de traces durables. Mais ce soir-là, nous nous quittâmes fâchés. Ce sont encore des choses qui arrivent. Je dînai seule, après le départ de mon mari, avec le sentiment qu’on m’avait fait une injustice, et que je ne la supporterais pas. Je donnai l’ordre de faire atteler, et de préparer une toilette de soirée. Rhéa, qui avait assisté aux amertumes de notre débat, me considérait avec des yeux observateurs et, si je puis dire, une angoisse attentive. A ma grande surprise, elle m’apporta la grosse boule de bois avec laquelle elle jouait d’habitude, et j’assistai alors à un extraordinaire déploiement d’adresse, de force et d’agilité. Cette énorme bête me donnait, je ne trouve pas d’autre mot, une représentation, elle faisait pour moi tous les tours qu’elle avait jusqu’ici réservés à son maître, elle peuplait de son agitation la salle à manger solitaire : et quand j’essayai moi-même de lui enseigner d’autres mouvements, elle suivait mes ordres, ou elle s’efforçait à les comprendre, avec une docilité qui m’émerveilla. Cependant je gagnai ma chambre. Elle m’y accompagna, ce que je ne lui avais jamais vu faire. Et alors, alors… je ne sais pas bien ce qui se passa en moi : ce fut comme si je me trouvais en présence d’une amie qui pouvait subitement me désapprouver, et j’avais peur aussi de ce monstre inquiet. Mon irritation d’ailleurs s’était usée, je me sentais sans force.
« — Coiffez-moi pour la nuit, dis-je à la femme de chambre, et dites qu’on dételle. Je vais me coucher.
« Rhéa s’était mise dans un coin, posée comme un sphinx. La femme de chambre, en s’en allant, l’appela. Elle refusa de bouger.