» Ceux qu’il rencontra d’abord, le connaissant, détournaient leurs yeux, avec épouvante. Cependant ils ne refusaient pas la nourriture à Œdipe : du pain, des olives, parfois un fromage gras et luisant. Car lorsqu’un homme est en proie à la vengeance des dieux, c’est un devoir de laisser agir ces volontés immortelles ; ignorant leurs décisions, il ne faut se montrer ni compatissant, ni impitoyable ; et ainsi on peut le secourir, mais avec indifférence.
» Puis il pénétra dans des contrées où l’on savait les crimes et le malheur du Labdacide, car la nouvelle s’en était répandue dans toute la Grèce, mais où on ignorait ses traits et ceux de sa fille. Œdipe, les bras un peu tendus et la face glacée, à cause qu’il n’y voyait point, interrogeait, quand il entendait des pas croiser les siens, le paysan ou le voyageur. Il demandait le nom de ces lieux nouveaux pour lui. On lui répondait : « C’est Oropos qui veille à l’entrée de l’Euripe, ou Délion, ou Aphidna. » Alors Œdipe songeait : « Ce sont là des pays où sans doute j’eusse un jour porté la guerre, si j’avais continué de tenir le sceptre au-dessus des enfants de Cadmus… » Et il s’étonnait de s’y trouver un peu moins malheureux que dans sa propre patrie.
» Il commençait à prendre quelque intérêt aux récits des laboureurs de la campagne, aux conversations des artisans dans les cités. Et quand il eut franchi les portes de Décélie, en Attique, il dit à sa fille : « Informe-toi s’il n’est point ici quelque atelier de forgeron. La nuit tombe, Zeus a précipité sur mes épaules une buée froide. Je voudrais me chauffer au grand feu d’un marteleur d’airain. »
» Mais il disait cela sachant aussi que c’est autour de ce feu que s’assemblent, le soir, ceux qui échangent, par plaisir, des paroles nombreuses. Il s’assit donc en silence, près des braises ardentes du foyer qu’entretenait le forgeron de Décélie. Sa stature était haute, et son air imposant. Ceux qui parlaient se turent pourtant à son approche.
» — Certes, se disaient-ils, celui qui vient d’entrer a dû être grand parmi les hommes. Il semble de la race des dieux. Toutefois on ne crève les yeux que des criminels. Éloignons-nous, cela est préférable : d’ailleurs il ne nous verra pas !
» Seule, Tekmessa, la sœur du forgeron, qui était une veuve honorable, eut pitié de l’hôte ; et faisant traverser à Antigone la cour de la demeure, elle lui montra la chambre où son père pourrait reposer pendant la nuit. Puis, lui ayant donné des peaux moelleuses afin d’en recouvrir le lit d’osier, elle l’abandonna à sa tâche pour aller retrouver Œdipe.
» Elle mêla pour lui le vin noir et l’eau pure, dans un cratère de terre rouge, harmonieusement verni, brillant et net ; elle lui donna du pain frais et savoureux, des figues qu’elle lui présentait elle-même, dépouillées de leur poisseuse écorce, au bout d’une souple baguette d’olivier : car l’aveugle ne pouvait prendre lui-même ce soin délicat.
» — O femme, lui dit cet hôte dont elle ne savait pas le nom, il ne m’est permis d’attirer sur personne la bénédiction de Zeus. Que les Immortels seulement te regardent, et qu’ils voient.
» — Étranger, lui dit-elle, ce n’est sûrement point un mal envoyé par une divinité qui t’a privé de la belle lumière. Tes membres sont vigoureux, l’âge ne les a encore ni roidis, ni desséchés. Aurais-tu souffert non point le châtiment de magistrats justement impitoyables — car tes traits sont trop nobles pour l’avoir mérité, — mais la vengeance d’un ennemi ?
» Elle lui adressa ces paroles à cause d’un secret mouvement de son cœur qui lui inspirait pour cet inconnu un sentiment plus fort que la compassion.